Échapper de Lionel Duroy

Lionel Duroy de Suduiraut est un écrivain et journaliste  français (Bizerte [Tunisie] 1949); il a publié plus de douze ouvrages depuis 1990 et presque tous  sont à teneur autobiographique. Il a été sollicité comme nègre par de nombreuses célébrités désirant écrire une biographie.

Mais pour certains critiques, ce romancier écrit le même roman depuis 25 ans, en changeant de ci de là les noms et les lieux.

Échapper est le premier livre que je lis de lui, prêté par Marie Annick B. qui souhaite connaitre mon avis.

C’est un livre qui m’a laissé perplexe. C’est un livre assez bien emmanché.

Tout d’abord, il est bien écrit avec une belle prose descriptive  pour nous parler de cette région allemande à la limite du Danemark, le Schleswig,  ce plat pays balayé par la pluie, les vents et une mer qui peut se déchaîner provoquant des dégâts immenses comme ce fut le cas avec les raz- de- marée (au moins cinq) évoqués dans le livre (phénomène que j’ignorais). Avec une telle prose, l’atmosphère du roman est magnifiquement rendue. Page 259 :C’est bientôt l’été, toute la journée le ciel est resté lourd et menaçant, laissant parfois percer un rayon de soleil incandescent, douloureux aux yeux, et c’est seulement maintenant, avec la venue du soir, que tombent les premières gouttes. Puis tandis que je traverse le vaste koog de Klixbüll, arc-bouté sur mes pédales contre le vent d’ouest qui s’est brusquement levé, la pluie s’intensifie et il me semble soudain entendre la terre exhaler un profond soupir, comme si elle se réveillait heureuse après un long sommeil. L’hiver me parait loin, brusquement – ces après-midi tempétueux que je passais déjà sur mon vélo, sous la pluie, dans l’odeur d’étable et de purin que charriait alors le vent du côté d’Husum…

La construction du livre est complexe:  c’est une histoire comportant plusieurs histoires imbriquées comme dans  le principe des poupées russes. En gros il y a trois histoires. Ceci m’a quelque peu perturbé dans la lecture car il faut bien fixer sur qui on écrit  pour ne pas s’égarer.

C’est l’histoire d’Augustin en 2013 (l’alter ego de Duroy?): un écrivain éprouvé par son deuxième divorce qui décide de revenir à Husum, sur la mer Baltique alors qu’il y avait séjourné avec Esther, sa deuxième épouse en 2011. Augustin voudrait écrire la suite du roman La leçon d’Allemand de l’écrivain Sigfried Lenz (1926-2014), roman qui connut un immense succès en Allemagne en 1968 et qui propulsa Lenz au rang des grands au même titre que Günther Grass ou Heinrich Böll, un groupe d’écrivains connu sous le nom de Groupe 47 (=écrivains de la postguerre). Ce roman de Sigfried Lenz raconte la vie d’un peintre allemand Max Ludwig Nansen, (aisément identifiable comme étant le sosie du vrai peintre existentialiste Emil Nolde). La leçon d’allemand a comme narrateur Siggi Jepsen, 12 ans, fils du policier de Rugbüll Jens Jepsen qui avait été à l’école avec le peintre Max Ludwig Nansen, un peintre mis à l’index par le régime nazi qui le considère comme « dégénéré ». C’est son ami d’enfance  qui est chargé par le régime nazi de lui annoncer qu’il n’a plus le droit de peindre sous peine de poursuites.

Ce roman raconte en changeant les noms, l’histoire du peintre allemand expressionniste et aquarelliste Emil Nolde (1867-1956) qui a subi le même destin que celui du personnage fictionnel de Sigfried Lenz. Vous suivez ? Lenz veut rendre hommage à l’oeuvre de Nolde, car Lenz fut l’ami de Nolde dans la vraie vie.

Et Augustin voudrait écrire une suite du roman de Sigfried Lenz, sur les dernières années de Nolde, années qui lui ont apporté de façon inespérée un nouvel amour dans la personne de Jolanthe Erdmann de 55 ans sa cadette, qu’il épousera le 22 février 1948.(Dans mon rêve (Augustin), celui que je me construis pour m’endormir le soir, j’écris la suite du livre de Lenz. Il arrête son récit un peu après la Libération, les Anglais entrent dans Rugbüll, le policier est interpellé puis relâché, le peintre se remet à peindre sans avoir à se cacher, des hommes reviennent petit à petit au vilalge, mutilés pour certains…Eh bien, dans mon rêve, je m’installe à Rugbüll, je retrouve tous les personnages de Lenz, ou du moins leurs descendants, les maisons des uns et des autres, en tout cas celle du peintre et celle du policier, le moulin désaffecté, le chemin de brique, les fossés, la digue-la digue, bien sûr !-et j’écris la suite du livre de Lenz).

Pour cela Augustin se rend à Hamsun et veut retrouver la maison du peintre et du policier dans la petite ville de Rugbüll (Hamsun), mais malheureusement ces maisons ont été englouties par la mer. En revanche il existe un musée Emil Nolde à la frontière avec le Danemark, dans la ville de Seebüll , un musée riche en documents sur Nolde où Augustin fera la connaissance de Susanne, une belle jeune femme artiste peintre dont il deviendra l’amant. Susanne est mariée et elle vit cette aventure dans l’instant présent parce qu’elle lui apporte du bonheur et de la sensualité dont elle est tristement privée avec son mari, un homme taciturne qu’elle aime tendrement mais sans  passion.

Le personnage de l’écrivain Augustin est assez torturé par ses démons intérieurs. Il ne cesse de ressasser son histoire avec Esther qui l’a quitté pour un autre homme; il ne cesse de ressasser aussi l’histoire de son premier mariage. Il ne cesse de se positionner par rapport à ses enfants et à sa personne. C’est le côté terriblement nombriliste et égocentrique du personnage.  Il éprouve le besoin maladif d’écrire sans cesse sur son histoire, de revivre mille et une fois les situations parce que sans cette possibilité d’écrire, il deviendrait fou. L’écriture est sa catharsis et par ce biais, il croit trouver sa rédemption. Augustin écrit quelque part dans le livre : »Oh, je tomberais malade si je n’écrivais pas ». Tout est dit.

C’est un livre assez particulier, intimiste, par moments assez impudique, avec,  à ce qu’il parait,  les thèmes chers à Duroy: son rapport à l’écriture, son rapport à la vie, les maisons et une colère rentrée (le déchainement métaphorique des éléments de la nature dans le texte). Il y a dans ce livre une très  habile construction avec des chapitres assez courts (c’est très agréable) comportant des titres bien évocateurs et une fin inattendue.

Oui, Marie Annick, ce fut une lecture intéressante et je te sais gré de m’avoir fait connaitre Duroy. Maintenant je saurai interpréter son écriture entre les lignes .

ÉCHAPPER, Julliard 2015,  ISBN 978-2-260-02137-7

Une réflexion sur “Échapper de Lionel Duroy

  1. Merci pour cette analyse éclairante. Au-delà de la trame et de l’origine du voyage , quand même extraordinaire, j’ai retrouvé dans ce livre le parcours dans ces paysages nordiques de bord de mer que j’aime tellement. J’aime le style, la façon de parler simplement des émotions et des ratages. Il y a une forme de légèreté et de sincérité qui me touche chez le personnage , autocentré c’est vrai, mais quand même attentif aux autres.
    Marie-Annick

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