American Darling de Russell Banks

Russell Banks est un écrivain progressiste américain (Massachusetts 1940), issu d’un milieu modeste (son père était maçon, alcoolique et le battait), il a été  « sauvé » par l’écriture.

Aujourd’hui c’est un grand des lettres américaines qui  renoue avec un  Dos Passos et un  Steinbeck,  ces grands romanciers américains du social et des fractures. Russell Banks écrit des romans, des nouvelles et de la poésie; sa thématique est basée sur la recherche de la figure paternelle et la description minutieuse des petites gens, des marginaux du système. C’est un auteur actif politiquement qui écrit contre les idées reçues et l’étroitesse d’esprit. Aujourd’hui R. Banks est président du Parlement international des Écrivains et membre de l’American Academy of Arts & Letters; il réside entre N. York et Miami.

Cet auteur possède une vraie liberté de ton et d’analyse, ce qui déplaît aux USA, où il est censuré. Il se proclame ( en français) un écrivain « engagé » et il dit que « aux États-Unis critiquer, c’est trahir ».

Je pense avoir lu d’autres livres de lui, comme par exemple Sous le règne de Bone ( 1995 ), mais à cette époque je ne faisais pas encore des fiches sur mes lectures et je ne me souviens plus de mes appréciations précises.

American Darling ( The Darling 2004) est son quatorzième livre traduit en France, c’est une épopée des temps modernes qui s’écoule entre 1960 et l’attentat de septembre 2001, mais c’est avant tout un roman politique. Nous allons apprendre les liens troubles qui existent entre le Liberia, petit état africain de l’ouest (Afrique de l’ouest à la page avec le virus Ebola!), et les USA. Le Liberia a servi pour « débarrasser » le sol américain de la population noire: entre 1820 et 1870, 70 000 afro-américains, descendants d’esclaves ont été renvoyés en Afrique. Là-bas, ces afro-américains ont vite reproduit les rapports dominants-dominés et le Liberia est même devenu un état esclavagiste : afro-américains contre africains !

C’est un livre époustouflant, fantastique ; de loin le meilleur livre lu depuis quelques mois, intéressant, passionnant même…( En recherchant, je crois que depuis la lecture de Franz et François de F. Weyerganslu en août 2014, livre d’une autre teneur, mais aussi excellent). On reste abasourdie par l’intensité du récit de Banks, entre Histoire et fiction, et le lecteur n’a de cesse que d’avancer et de connaître la fin; plus de 500 pages d’une rare intensité. D’après Russell Banks, American Darling est son livre le plus noir, le plus pessimiste: pauvreté, misère intellectuelle, fondamentalisme religieux, patriotisme débridé, politique internationale insensée. L’Amérique est un empire qui met la guerre au service de sa stratégie économique ( lire l’excellent article de Martine Laval dans Télérama 2909).

Que nous narre ce très bon livre ? Il nous raconte la vie d’une femme, Hannah Musgrave, qui a 60 ans,  fait le bilan de sa vie et nous la livre en brut, sans émettre de jugements. C’est au lecteur de se faire une opinion, de se questionner. Hannah, la darling,  est née dans un milieu bourgeois gauchisant, fille d’un père pédiatre  célèbre par ses publications médicales sur  la façon d’élever les enfants et d’une mère au foyer, femme  égotiste et assez froide avec elle. Elle va grandir avec ces parents qui ne partagent pas grand chose avec elle, c’est l’enfant gâtée d’une génération perdue qui a voulu imaginer un monde meilleur. Elle abandonnera ses études de médecine à six mois de la fin pour intégrer le groupuscule Weather Underground créé à Chicago en 1969, un groupe extrémiste déterminé à renverser le gouvernement Nixon en organisant des attentats à la bombe.

Hannah est bourrée de contradictions: honnête mais incrédule, sans véritable culture politique, généreuse (comme souvent les américains). A travers son personnage, Russell Banks a voulu rendre hommage aux femmes de l’ombre qui se voulaient militantes et qui ont sacrifié leur vie: famille, études, profession. Au passage, coup  de chapeau très bas au romancier qui décrit une protagoniste femme, lui prêtant certains traits de caractère assez masculins , ce que, je crois,  a déconcerté plus d’un lecteur : Hannah  jugée trop froide, trop cérébrale, trop indépendante, mal comprise en général par le lectorat.

Hannah devra vivre dans la clandestinité aux USA car recherchée par le FBI; elle fera la connaissance de Zack, un américain underground et opportuniste qui va l’aider à s’évader au Ghana avec de faux papiers. Au Ghana elle comprendra qu’il faut se séparer de Zack et voler par ses propres ailes; alors elle s’échappera et ira se réfugier au Liberia où elle fera la connaissance de son futur mari, le ministre de la santé  Woodrow Sundiata. Elle travaillera dans un laboratoire qui trafique avec les chimpanzés pour le compte de riches laboratoires occidentaux qui se servent des animaux afin de mettre au point des vaccins ou des médicaments et ainsi « faire progresser la science ». Mais la corruption se pratique à tous les niveaux, sans notion du bien publique ou civique. Dans le roman, la hausse de dix cents américains sur le prix du riz a provoqué le début des émeutes car les gens, riches ou pauvres, nul ne se faisait d’illusion sur la destination de l’argent ainsi recueilli. Après avoir arraché tout ce qu’ils pouvaient aux sociétés et gouvernements étrangers, après avoir vendu pour une bouchée de pain presque toutes les ressources naturelles du pays, le président et ses collègues passaient à l’auto cannibalisme: ils se mettaient à dévorer leurs congénères en commençant leur repas par les plus nombreux et les plus mal défendus, à savoir les pauvres.

J’ai trouvé particulièrement intéressant le choc culturel décrit entre l’Afrique et l’Amérique. Une partie de ce choc culturel est responsable de « l’étrangeté » que ressentira Hannah vis-à-vis de ses trois enfants de couleur. Elle les « voit » de l’extérieur, on ne ressent à aucun moment qu’elle s’identifie avec eux et ceci l’aidera peut-être à la séparation finale. De la part des enfants il y aussi un revirement de « culture » et cette même étrangeté  vis-à-vis de leur mère,  ils la marqueront en devenant des monstres sanguinaires. Il faut dire qu’ils ont assisté en première loge au dépècement du père. Il ressort très clairement la sauvagerie sans nom qui peut surgir, quelque soit l’appartenance tribale, qui massacre avec plaisir, ou viole, ou pille, ou détruit et peut retomber dans le cannibalisme sans s’embarrasser de questions. Ceci devrait faire réfléchir les occidentaux quant à la  profondeur des différences culturelles, quelque soit le vernis que les gens se donnent, car on a la nette impression qu’ils ont, comme Mr Jekyll et Mr Hide, deux visages: celui du vernis et celui de l’être tribal.

Le mari de Hannah avait poursuivi des études aux USA dans une excellente université, devenant un petit ministre dans le gouvernement du parti true-whig qui gouvernait depuis le XIXème siècle. Il avait donc un vernis parfait qu’il utilisait avec elle, car son mariage avec une blanche, qui plus est, américaine, l’avait promu socialement de façon importante. Mais il restait aussi un homme profondément tribal et cette partie de sa personnalité était restée complètement opaque pour sa femme. Page 319 on lit : je comprenais, peut-être mieux que lui, que je ne pouvais pas davantage démêler le sens de son passé qu’il ne le pouvait du mien. Nous étions un mari et une femme incapables d’imaginer la conscience de l’autre, dans sa consistance et son contenu, telle qu’elle avait existé avant leur rencontre. Woodrow lui aussi s’était transformé bien des fois. Un garçon d’un village d’Afrique de l’Ouest s’était changé en étudiant américain, en étranger à la peau noire et à l’accent exotique, et ce jeune homme, le temps passant, était devenu un membre du Conseil des ministres marié à une Américaine blanche. Et s’il redevenait le garçon du village d’Afrique de l’Ouest? Il semblait en être bien proche quand il se rendait à Fuama [son village tribal, NDLR]. Et si, en secret, il était toujours ce garçon- là? S’il était devenu un homme possédant une deuxième et une troisième épouse, un homme qui exerçait toujours un pouvoir sexuel sur ses cousines et nièces ?

A la fin de cet excellent roman, Hannah Musgrave, a 60 ans, elle efface son passé, regarde N. York dévasté (septembre 2001)et se dit que l’avenir est maudit. Elle a bâti sa vie sur le mensonge, les États-Unis se sont construits sur le mensonge

 

AMERICAN DARLING, Babel N° 780 (2005),  ISBN 978-2-7427-6515-8

2 réflexions sur “American Darling de Russell Banks

  1. ‘ai terminé  » American Darling « .
    Je l’ai lu très lentement car il m’a paru très dense .
    Que de sujets captivants.
    D’abord Hannah , une personne sans affect ,fille unique d’un pédiatre célèbre dont elle se considérait à la fois comme objet d’observation et de caution pour ses théories  » bien pensantes » et d’une mère insipide adhérant aux idées de son mari en tant que « bonne épouse ».
    Puis le Liberia avec son histoire , ses luttes barbares entre americano-africains et africano-africains, mettant à jour le rôle pervers et compliqué des américains .
    Mais aussi le poids de la famille ,des tribus ,des traditions africaines …
    Et puis la fascination ,le dévouement et même l’amour d’Hannah pour les chimpanzés.
    C’était vraiment un sujet original,instructif mais aussi dérangeant par son héroïne qui finalement n’éprouve de sentiments que pour ses chiens et les chimpanzés (et pas pour les poulets ni les enfants ni les hommes).

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