Comment j’ai liquidé le siècle de Flore Vasseur

 

Flore Vasseur est un écrivain français (Annecy 1973), mais aussi entrepreneur et chroniqueuse à France Culture. Elle a un diplôme de l’IEP de Grenoble et d’HEC. Elle s’est installée à 25 ans à New York où elle a fondé une société de marketing, mais après les attentats de 2001 et la bulle immobilière, elle est retournée en France.

Elle s’intéresse principalement au phénomène de la mondialisation, aux rapports avec la consommation, à la performance, à la technologie et au pouvoir.

Son premier roman date de 2006 (Une fille dans la ville), il a été récompensé d’un prix. Ce livre, Comment j’ai liquidé le siècle de 2011 est sa deuxième publication, deux fois primée: prix Jean Amila-Meckert et prix national Lions Clubs de littérature. Dans le livre, qui est un pur roman,  elle s’attaque à l’emprise de la finance et à ses coulisses,  à la folie d’un monde assis sur la technologie. C’est un pastiche hyperréaliste et parano sur les rois de la finance dépeints en adultes immatures, frustrés et mal dans leur peau.

Autant le dire tout de suite, c’est un livre qui fait froid dans le dos, car il baigne dans une réalité glauque qui sonne si vraie,  que cela fait mal. Rien qu’en lisant ce bouquin l’adrénaline déferle dans le torrent sanguin et un malaise épouvantable vous envahit; un effet bien plus puissant que le meilleur thriller que l’on puisse trouver.

C’est l’histoire de Pierre, un gars de Clermont Ferrand, issu d’un milieu modeste mais qui est un crack en maths puis en informatique. Il fera Polytechnique et rentrera par la grande porte dans le monde de la finance nationale, puis internationale, voire planétaire. Car à ce niveau la globalisation est totale et notre pauvre planète  un mouchoir de poche où les requins de la finance se promènent entre l’Europe et l’Amérique du Nord en permanence. Pierre fera fortune et approchera de près le Club très sélect des riches qui contrôlent la finance du monde. Les noms des lieux et des personnes sont à peine maquillés,  chacun pourra mettre de vrais noms sur les personnages esquissés dans le roman. Pierre connaitra la gloire et la fortune, mais aura une vie privée calamiteuse pour retourner , lorsque le système capotera, à ses origines modestes et renaitre tel le phénix.

L’envers du décor est moins gai: ces gens qui amassent de vraies fortunes avec des spéculations  virtuelles, ces gens auraient en général une vie de merde, c’est à dire une vie privée ratée et pathétique. Entre nous, ceci n’est que justice . Car il faut voir leur train de vie qui se déroule a 100 à l’heure loin de toute réalité, très loin des vicissitudes de chacun,  en sécrétant de l’adrénaline par tous les pores, et en même temps en étant terrorisés à l’idée de tout perdre .

Pour donner une idée de la teneur du livre, on peut lire page 29 au sujet du rôle du trader de haute volée:… »Les mathématiques et les codes nous ont donné le pouvoir. La complexité est l’arme absolue, le signe « + », l’unique règle. La planète est un Monopoly, les entreprises des sigles à la pelle, les cadres, les fantassins du grand capital. Le monde bosse pour nous. Nous n’apparaissons jamais. Nous, les banquiers, vivons leveragés, hyper-endettés. Nous misons un, empruntons cent, gagnons millePIB, cash-flow, monnaies, nous parions sur tout mais ne savons pas lire un bilan. Nous n’avons jamais mis le pied dans une entreprise, ce repaire de besogneux. Nous nous foutons de ce qu’elles produisent, du nombre de personnes qu’elles emploient. La finance a été inventée pour rendre possibles les grands projets, l’émancipation économique des peuples. En ce moment, nous parions contre  l’humanité, valeur extrêmement volatile. La finance engendre des catastrophes. Elle prospère en les résorbant. Nos profits sont vos pertes ».

Voici une autre tirade sur le trader, la vedette du livre, page 89: « Mes attaches sont placées sur un compte bancaire. Son montant indique la valeur de ma vie. Sa qualité se définit par l’évolution du Dow Jones, le nombre de chaussures dans mon placard, le cours du cuivre. J’appartiens à une oligarchie motivée par l’ambition, avec le conservatisme comme idéal et la technologie pour rêve. J’ai la plus belle performance du floor. C’est tout ce qui compte, le montant  de cash à l’instant t, la maximisation de mon gain individuel. Mon hédonisme est relatif: je n’ai aucune spiritualité ni conviction. Je vis dans une bulle inviolable, dans l’ultra-présent. N’importe où et toujours seul ».

Il semble évident  que Flore Vasseur connait de près tout cela. C’est du bon travail journalistique et il y a peu d’effets littéraires dans ce bouquin qui comporte une avalanche de  clichés, des phrases courtes et percutantes que l’on encaisse comme  des uppercuts et qui nous laissent KO.

Le gourou de la finance occidentale dans le livre est une vieille américaine qui craint la déferlante chinoise et préconise la déflagration des économies occidentales, la paralysie par le boycott des systèmes financiers planétaires afin de barrer la montée des chinois. Cela me rappelle le livre prémonitoire d’Alain Peyrefitte   paru en 1973 (années bénies d’essor français) ,  Quand la Chine s’éveillera. Tout y est . Aussi le livre me rappelle  certaines scènes  du film  d’Oliver Stone, Wall Street, l’argent ne dort jamais (2010) avec Di Caprio dans le rôle du golden boy hystérique et camé; le film est aussi totalement hystérique et déplaisant.

Ce livre déborde de cynisme et de pessimisme camouflés sous un aspect high tech avec des relents de postmodernité.

La finance est l’une des rares industries où il est gagnant d’avoir tort avec tout le monde.

 

COMMMENT…, Éditions des Équateurs 2010,  ISBN 978-2-84990-133-5

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