Jacques-Émile Blanche de Georges-Paul Collet

Georges-Paul Collet  spécialiste d’art, et  docteur ès lettres (né vers 1917 et décédé en 2009), auteur de cette monumentale biographie-essai sur le peintre-écrivain Jacques-Émile Blanche, qu’il a connu pendant plus de trente années.

C’est la première fois, depuis l’origine de ce blog (décembre 2011) que je ne trouve pas de photographie pour illustrer l’auteur d’un livre. Pas de photo disponible de Monsieur Collet sur le Net; je mets à la place une photo de son livre, qui elle, porte une photo de l’écrivain-peintre.

C’est en visitant la magnifique exposition Du côté de chez Jacques-Émile Blanche (Un salon à la Belle Époque),  consacrée au peintre par  la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent, (5 Avenue Marceau à Paris), que j’ai eu très envie de connaître un peu plus sur ce peintre, somme toute, assez mal connu et dont les portraits m’ont ébloui, pas tant sur la technique picturale que sur la pénétration psychologique des personnages portraiturés. Ce volumineux essai littéraire ( plus de 500 pages) était proposé à la vente dans la petite boutique de la Fondation. Il existe un autre livre récent sur le peintre, c’est une monographie parue en 2012 par Jane Roberts, galeriste parisienne qui prépare le catalogue raisonné du peintre. 

Cette exposition a eu lieu entre le 11 octobre 2012 et le 27 janvier 2013. Elle était magnifiquement agencée donnant l’impression de se trouver dans un salon Belle Époque avec une ambiance feutrée, cosy, intime, un peu  dans la pénombre, avec des tableaux (environ 70), eux,   très bien éclairés. La période privilegiée est celle de 1890-1920. C’est incroyable le nombre de portraits de gens connus que ce peintre, très mondain, a pu réaliser. Excellent portraitiste, très psychologue. Il paraît qu’il ne concevait pas le portrait sans une conversation de qualité avec le portraituré, afin de lui sonder l’âme. Tous ces tableaux illustrent la fin des  salons parisiens si mondains, disparus après la Grande Guerre. La fin d’un monde.

Il n’y avait pas eu d’exposition de Jacques-Émile Blanche depuis 1943 à Paris et depuis 1997 à Rouen ( Offranville, lieu de sa résidence secondaire et du Musée qui porte son nom), c’est dire l’importance de celle-ci. Éblouissante d’élégance et de raffinement.

L’essai ou la biographie de Monsieur Collet est à retenir dans la mesure où il  a travaillé son sujet très longtemps auprès du peintre dont le parcours est présenté  de façon chronologique. Georges-Paul Collet a écrit d’autres ouvrages sur le même peintre, notamment sur sa copieuse correspondance et ses rapports avec d’autres artistes.

C’est un livre qui n’est pas facile à lire car il y a beaucoup trop de digressions autour du sujet. Qu’est ce que le lecteur  recherche en lisant un livre comme celui-ci? C’est d’apprendre l’essentiel sur le peintre, apprendre ce que l’on doit impérativement savoir et retenir. Or ici l’essentiel est noyé dans une avalanche de citations qui font perdre l’essentiel.

Néanmoins, après lecture nous réalisons à quel point  l’éducation que Jacques-Émile Blanche a reçu dans sa jeunesse a du être déterminante dans sa vocation d’artiste puisque son père, le célèbre aliéniste Émile Blanche tenait salon à Auteuil (dans l’ancien hôtel de la princesse de Lamballe, aujourd’hui Ambassade de Turquie) et recevait tout ce que Paris avait de meilleur en peinture, littérature et musique. Il serait fastidieux de faire l’énumération des gens qui défilaient dans ses salons, mais le Tout-Paris de la Belle Époque défilait. De plus, Jacques-Émile a été envoyé à Londres en 1870 pour échapper à la Commune ce qui fera de lui un anglophile convaincu.

Le personnage Jacques-Émile Blanche possédait plusieurs dons (il était multifacétique comme nous le dirions aujourd’hui) : le don de la peinture, de l’écriture, des langues, de la musique. Il était doté d’une culture générale prodigieuse. Mais  » les rapports avec lui n’étaient pas toujours faciles à cause de son indiscrétion » (É. Dujardin).

Il a épousé Rose Lemoinne vers 35 ans, mais ce fut un mariage blanc, cela se savait et le couple en a atrocement souffert. Il a vécu un « ménage à 4 » avec les deux sœurs redoutables de Rose : Marie et Catherine Lemoinne, très immiscées dans son ménage . Les trois sœurs souffraient de névrose sévère; la moins atteinte était Rose. Il n’a pas laissé de descendance, mais ils adoptèrent un fils . Il a évoqué dans ses souvenirs la « passion » qui l’embrassait pour sa mère qui exerça sur son fils une influence considérable, qui l’incita à travailler, à cultiver ses dons naturels: « la mère, écrit-il, notre première femme, est notre éternelle maîtresse: un autre soi-même ». J.E. Blanche est faible de caractère, il n’aime pas « faire d’histoires » et cette faiblesse  fut  l’un des drames de son existence. Du temps de sa mère, femme volontaire, énergique, il se comportait aussi en homme soumis.

On ne peut pas appliquer la théorie du génie à Jacques-Émile Blanche, parce qu’il n’a rien apporté de nouveau à la peinture française de l’époque, mais sa peinture est géniale car elle transcende la technique, elle est psychologique et  nous livre un peu de l’âme des  modèles. Il l’a dit lui même: « les séances de portrait ne sont fructueuses que si un rapport intime s’établit entre le portraitiste et la personne portraiturée ».

Le portrait du jeune Marcel Proust de 1892 et qui figure sur l’affiche  de l’exposition, est très connu. Ils se fréquentèrent beaucoup à un moment de leur vie, puis se distancèrent, comme ce fut le cas avec beaucoup d’autres gens. Marcel Proust: on voit bien le jeune dandy parisien, suintant le dilettantisme éclairé, au regard langoureux de l’époque, à la mise parfaite de salonnard, à l’intelligence vive du regard qui sous-pèse et évalue…

Un portrait de l’artiste par Ferdinand Bac (écrivain-artiste du XIX) est révélateur de la complexité du personnage J.-E. Blanche: :  » C’était un fils de famille très gâté… toujours inquiet, ruminant et dénigrant, angoissé et méfiant, tatillon et maniaque, curieux et agité, plein de souci, de mauvaises digestions, de mauvaises humeurs, attentif, passionné pour l’Art, admiratif des morts et de quelques vivants. Un esprit singulier, attachant et détachant à la fois, un talent prodigieux fin, élégant, simple; un goût racé, un peu trop exclusif dans sa préciosité, mais un vrai artiste et aussi un vrai écrivain ».

Un autre portrait de l’artiste est donné par Cynthia Saxton-Noble, fille d’amis londoniens qui le décrit ainsi: « il nous donnait l’impression d’être un homme de santé délicate, d’une certaine fragilité nerveuse. Il était très curieux de tout et avait beaucoup d’esprit (sa méchanceté, ou plutôt sa malice était connue de tous). Son visage exprimait souvent un profond pessimisme, une sorte de désespoir inné. Dans ces moments là, il haussait les épaules d’un air désabusé. En dépit de sa malice  qui lui valait un certain nombre d’ennemis, il avait très bon cœur.

Jacques-Émile Blanche pouvait briller en société, tout en bredouillant, et raconter toute sorte de potins et anecdotes plus ou moins scandaleux et moqueurs. D’où  sa réputation d’artiste mondain et un peu méchant. Mais comme l’a dit François Mauriac, « il n’était vraiment féroce qu’avec lui même ».

Parmi ses nombreux amis du Tout-Paris, figure la romancière américaine Edith Wharton  qui a été  son modèle et l’amie intime du couple, faisant plusieurs séjours à Offranville et à Auteuil; elle fut à l’origine du portrait de Henry James par l’artiste. C’était une romancière de grand talent dont je viens de lire Les boucanières, son roman posthume. C’était une femme énergique, indépendante, millionnaire, mondaine, raffinée, extrêmement cultivée et intelligente. Elle brillait dans les salons parisiens et sa présence était très recherchée: elle avait de la grâce, un esprit de répartie qui amusait, et une passion pour le jardinage.

Il était tellement bon dans tout ce qu’il touchait que cela prêtait à des malentendus. Ainsi, en France on le considérait comme un peintre d’inspiration britannique, formé par les portraitistes du XVIII siècle anglais. Alors qu’à Londres, on le tenait pour un artiste typiquement français doué d’un sens critique aigu. En France,  les peintres voyaient d’abord en Blanche un écrivain, alors que les littérateurs louaient surtout le peintre.

Le peintre a  laissé plus de mille toiles, sans compter celles qu’il a détruit. Et des écrits innombrables. Il fut élu à l’Académie des Arts d’où il est parti en claquant la porte et publiant un pamphlet qui fit beaucoup de bruit à l’époque. Tout ceci pour la non élection d’un sculpteur qu’il appréciait. Les succès, l’immense notoriété du peintre, de l’homme de lettres, du romancier, critique d’art et même journaliste, n’avaient pas ramolli son ardeur combative.

Ci-après le portrait de Henry James datant de 1908; l’écrivain était grand ami d’Edith Wharton:

 

 

 

JACQUES-ÉMILE BLANCHE, Bartillat 2006,  ISBN 2-84100-385-X

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