Le voyage dans le passé de Stefan Zweig

zweig_03_stefan zweig centre salzburg_frei - 4167x2959pxStefan Zweig ( Vienne 1881-Brésil 1942) est un immense écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien; il fait partie des grands littérateurs du XXème siècle, à la hauteur d’un Musil, un Márai, un Joseph Roth et d’autres. Il faisait partie de l’intelligentsia juive viennoise, mais il a dû fuir son pays en 1934, en raison des évènements politiques.  Il se donnera la mort au Brésil avec son épouse Lotte, avec une dose létale de barbituriques; pays où ils s’étaient exilés en   1942: par désespoir, par l’intuition profonde de la fin de son monde culturel .

Son oeuvre est vaste, peu de romans mais beaucoup de nouvelles et quelques biographies qui sont devenues des références incontournables.

Cette nouvelle, Le voyage dans le passé ( Reise in die Vergangenheit) est parue sous forme fragmentaire en 1929 dans un recueil collectif intitulé Résistance dans la réalité (Widerstand der Wirklichkeit). L’édition complète a été éditée seulement en 1976, après qu’on l’ait trouvé à Londres: c’était un texte de 41 pages achevées, écrit de la main de Zweig, avec un titre raturé et qui sera repris pour la publication; la traduction française date de 2008.

La nouvelle a inspiré un film à Patrice Leconte sous le titre Une promesse, bientôt en salle (16 avril 2014), le premier long-métrage en anglais de Leconte, tourné avec un trio d’acteurs  anglais , dans le château de Thieusie en Belgique, une demeure de 1905 qui correspond parfaitement au cadre du livre qui est censé se dérouler dans la Ruhr, zone industrielle rhénane avant, après et pendant la Grande Guerre. Dans le rôle de l’industriel nous retrouvons Alain Rickman, dans le rôle de la femme, Rebecca Hall et Richard Madden dans le rôle de Ludwig. Voici la bande annonce de ce film qui promet d’être très romanesque et tout en nuances:

http://www.youtube.com/watch?v=CpZSAQwF0cA

Dominique Bona, récemment élue à l’Académie Française a écrit des choses  admirables sur Zweig dans son livre Stefan Zweig, l’ami blesséde 1996 : … sur son personnage de grand bourgeois raffiné, sa politesse surannée, son goût pour les livres rares, sa répugnance pour exhiber son haïssable « moi ». …Il est l’objet d’une vénération alors que ses contemporains sont voués aux oubliettes: Romain Rolland, Verhaeren, Jules Romains, André Gide… Il nous a laissés une oeuvre en nuances et subtilités, habitée par la grâce… Il laisse le lecteur finir lui même ses nouvelles, comme s’il lui donnait  un marchepied pour le rêve… Il nous parle en secret cette douce langue natale qui est celle des espoirs tenaces d’un cœur toujours inassouvi. Il raconte des histoires simples qui ont une profondeur et une densité. Il sonde des vies ordinaires, saisies à tous les âges qui prennent sous sa plume des destinées tragiques… Il a passé sa vie au bord de la neurasthénie et dans la nostalgie du monde d’hier. Tout est gris et noir chez Zweig, tout est morosité, désespoir, illusions perdues…Son suicide est le plus beau témoignage de sa liberté, c’est son refus de pactiser avec le fanatisme. Son modèle, Erasme, lui avait inspiré cette maxime « savoir se préserver du fanatisme« .

Le voyage dans le passé raconte l’amour exalté qu’un jeune homme pauvre éprouvera pour la femme de son patron,  cet amour sera réciproque . Le jeune homme est très ambitieux et très doué et pourra se hisser dans l’échelle sociale sans problème, mais leur histoire sera contrariée par la survenue de la Grande Guerre qui va les séparer   pendant neuf ans;  ils se reverront pour constater les ravages que le temps et la distance auront fait à leur amour. Récit d’une violence souterraine entre raison et sentiments.

C’est une nouvelle élégante, ciselée, pessimiste et magnifique, avec une maîtrise particulière de la langue qui scande des sentiments, qui est riche en épithètes pour décrire les affres de la passion inassouvie, qui est d’un romantisme suranné mais avec  des sentiments fulgurants,  une passion violente et souterraine qui contraste avec un respect des convenances, et assez peu d’action. Dans cette nouvelle, le destin est encore omniprésent et transcende  la volonté des personnages; c’est une histoire d’amour inachevée, tronquée par le destin et érodée par la séparation . Une histoire d’amour, une variation autour de motifs empruntés au Rouge et le Noir et à L’Éducation sentimentale avec le thème de la liberté limitée par les conventions sociales en plus d’une analyse  psychologique profonde, le tout dans un style éblouissant.

ADDENDUM: aujourd’hui 20/04/14, je viens de voir le film de Patrice Leconte. C’est un film élegant, un peu lent, avec des acteurs remarquables et un décor parfait. Mais il lui a mis un « happy end » par rapport à la nouvelle de Zweig. Peut-être que cela rend le film « plus vendable » et que cela rend les gens plus heureux. Le film ignore aussi le fait que Friedrich s’est marié au Mexique…cela change la donne car Charlotte ne se serait probablement pas donnée à lui  dans le cadre d’un adultère. Le monde de Zweig est beaucoup plus désespéré que celui du film.

LE VOYAGE DANS LE PASSÉ, Audio livre 2009,  ISBN 978-2-35641-061-0

Une réflexion sur “Le voyage dans le passé de Stefan Zweig

  1. j’aime beaucoup votre commentaire car Zweig m’intéresse énormément. je vous remercie pour l’info sur le lirvre de Dominique Bona dont j’avais oublié le titre !!!

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