À moi pour toujours de Laura Kasischke

Écrivain et poétesse américaine (Michigan 1961) dont le nom se prononce Kaziski et  connue surtout comme poétesse avec plusieurs prix de poésie; professeur de langue anglaise, elle enseigne l’art du roman à l’Université de Michigan.

Deux de ses romans ont été adaptés au cinéma: son premier roman, Suspicious River en 2000  et La vie devant ses yeux en 2008. A moi pour toujours (Be mine, 2007) fut un best seller.

Celui-ci est le premier livre que je lis d’elle,  aiguillonnée par la curiosité après avoir rencontré à plusieurs reprises le nom de la romancière avec des critiques assez élogieuses voire  étonnantes. Peu de critiques négatives, mais une impression générale de malaise. Ayant fini ce premier livre, je comprends la raison dudit malaise  car le  livre est inquiétant. Une curiosité,  les  livres de Mrs Kasischke se vendent mieux en France qu’en Amérique.

L’écrivain avoue voyager rarement, alors elle parle de ce qu’elle connaît: le Midwest, région avec des changements de saison du jour au lendemain, brutaux , ce qui doit avoir une répercussion sur les êtres. Tous les romans de Kasischke se passent dans le Michigan où les gens ont la réputation d’être joviaux (friendly & slappy), mais attention,  derrière il y a une façade plus inquiétante. Le Midwest est une région pauvre, déliquescente où l’industrie se meurt, où la drogue et l’alcool sont des fléaux.

Je comprends mieux le malaise déclenché par la lecture de ce livre car la romancière déclare: « chez moi la tension fait toujours partie de l’atmosphère. La violence aussi. Celle qui entoure le drame qui est en train de se nouer. Le sentiment du danger peut se loger partout. Y compris dans les détails les plus inattendus. Tous mes livres tournent autour de l’inconscient, sa façon de nous travailler au quotidien, dans la fausse quiétude de l’univers domestique ».

Il y a quelque chose de sensoriel, de sensuel presque-dans l’étrangeté kasischkienne. Un malaise diffus, impossible à cerner, mais qui vous entame, vous écorche physiquement, parfois même vous transperce. Dans ses peintures si originales de la middle class américaine, il y a un curieux mélange de surréalisme et de thriller, de drame psychologique et de surnaturel domestique, de gothique et parfois de gore ( cf l’ article du  Monde des  livres).

À moi pour toujours est un livre qui dérange. Les deux tiers du livre nous décrivent par le menu la vie de la protagoniste, Sherry Seymour, professeur d’anglais à la faculté, la quarantaine bien entretenue, mariée depuis 20 ans à Jon et ayant un fils unique à l’université de Berkeley, Chad. C’est une mère de famille fiérote de sa réussite, ayant l’impression d’avoir tout mené à la perfection, assez narcissique avec son corps qu’elle a forgé à coup de fitness journalier (tous les soirs!), passant une partie de son temps à s’admirer dans les glaces et assez contente de son reflet. Bien dans sa vie de couple, de mère, de collègue, de maitresse de maison qui va basculer de la façon la plus niaise qui soit dans l’irréfléchi, dans l’absurde, dans l’ignominie. Le point de départ ? Un billet d’amour qu’elle trouvera dans son casier à la Fac et qui va la troubler de façon incroyable jusqu’à perdre carrément les pédales.

J’ai trouvé que les personnages de Kasischke, tout au moins dans ce premier roman abordé, manquent d’épaisseur, ce qui les rend peu crédibles; ils donnent l’impression d’agir comme des pantins inarticulés et sans explication logique, personnages mus par des pulsions que l’on a du mal à suivre et à justifier. En revanche, quel talent de Kasischke pour décrire les situations dans lesquelles vont se retrouver ces personnages assez falots. Les situations que l’écrivain a imaginées, sont d’un culot qui coupe le souffle, qui laisse pantois, qui fait mouche et qui surprend. Beaucoup de scènes de sexe débridé qui m’amènent à penser que  Cinquante nuances de Grey est une bluette à côté de ce roman… La fin du livre est atroce, vénéneuse, malsaine, inattendue. Il n’y aura pas de retour possible à la normalité.

Voici une réflexion que se fait Sherry à propos de son rôle de mère (failli, d’ailleurs):…toutes ces années passées à le nourrir et à le bercer, et toutes ces fêtes d’anniversaire-les gâteaux et les bougies ajoutées l’une après l’autre jusqu’au moment où la surface toute entière du gâteau dansait sous les flammes-, tous ces trajets pour l’accompagner aux rencontres d’athlétisme, aux répétitions de l’orchestre, au football, durant toutes ces années, c’était en fait vers l’âge adulte que je le conduisais. Vers l’oubli aussi. Vers ma propre obsolescence.

Il y a dans ce roman, beaucoup d’allusions à la nature, à l’ambiance rurale de la maison de Sherry, ambiance qu’ils ont recherché pour vivre plus près de la campagne: sa plus proche voisine (env. 1 Km) lui apprend comment traiter les roses trémières après floraison:...je coupe en pinçant les têtes de mes roses trémières, sinon elles ne fleurissent pas l’année suivante. » Les têtes, lorsque je les pinçai, tombèrent comme des poignées de féminité, humides d’un passé révolu ».

Mais il y a aussi beaucoup d’allusions à la mort, avec des décès nombreux qui nous rappellent cette échéance inéluctable. Quelques allusions aussi  à des croyances macabres comme d’associer les bruits ou « voix’ entendues sur une ligne téléphonique (grésillements de la ligne?) entre deux appels, ou pendant les appels, aux voix des morts; et aussi ce parallèle métaphorique entre la lente décomposition de la biche que Sherry va  écraser sur l’autoroute, un soir de neige, exactement comme la décomposition de la vie des personnages du roman..

Comme nous sommes dans le Midwest américain, la country music est très présente et citée; par exemple la très belle chanson  Blue eyes crying in the rain que je vous livre avec Willie Nelson, un vrai mec de la country: 3 minutes

http://www.youtube.com/watch?v=BTP490Cw1C4

À MOI POUR TOUJOURS, Christian Bourgois Éditeur 2007,  ISBN 978-2-267-01905-6

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s