Serviteur et servante d’ Ivy Compton-Burnett

Romancière britannique (1884-1969) ayant publié une vingtaine de romans , elle a été  anoblie par la Reine Elisabeth peu de temps avant sa mort. C’est un écrivain très apprécié par ses pairs et comparée ou associée souvent à Jane Austen. Lors de sa mort en 1969 on écrivit sur elle qu’entre 1935-1947, époque où elle écrivit ses meilleurs romans, aucun autre écrivain n’a fait plus pour dévoiler les ressorts de la cruauté, de la souffrance et du courage humains (cf  Angus Wilson).  Son univers de romancière discrète, avec les thèmes de l’argent, du pouvoir, du statut social, du meurtre, de l’inceste, demeurent d’une implacable modernité. Elle a écrit la tragédie de la haine familiale. Nathalie Sarraute la cite comme un des écrivains de la modernité à l’égal de Virginia Woolf, sa contemporaine.

Tous ses romans ont pour thème une famille ou deux, vivant à la campagne de maigres revenus tirés de domaines ancestraux. Chaque famille est bien délimitée en trois groupes: les parents (réunis autour du salon ou de la bibliothèque), les enfants et la gouvernante dans leur salle d’étude et les domestiques dans les communs. Cette domesticité est nombreuse et très hiérarchisée avec des préséances à l’office parfois plus strictes que celles des maitres. L’unité familiale est gouvernée par un tyran mâle ou femelle qui n’admet aucune contestation ou limite à son pouvoir. Cet univers familial coupé du monde, va créer un climat lourd et prompt à tous les débordements amoraux et criminels. D’après le romancier britannique Angus Wilson, les romans de Compton-Burnett sont les plus amoraux qui soient car on y trouve des adultères, des meurtres (ayant pour origine la cupidité et l’orgueil des protagonistes), l’homosexualité, l’inceste. Mais la romancière va rester emmurée dans l’univers mental et familial de l’ère victorienne, dans cette Angleterre défunte dont elle décrira immuablement les rites et les passions, la majesté et l’horreur: c’est un écrivain cruel, féroce, d’un humour carnassier – elle disséquera de livre en livre les menus drames et les tragédies insondables du huis clos familial.

Elle scrute ses personnages avec une férocité teintée de drôlerie et de cynisme, dans un dialogue qui ne sert qu’à masquer la cruauté derrière la banalité de la vie quotidienne.

Les titres de la romancière mettent souvent une opposition de deux mots, complémentaires ou antagoniques:  Mère et fils, Jour et ténèbres, Passé et présent, etc.

Le style d’Ivy Compton-Burnett est unique et original car elle écrit uniquement sous forme de dialogues, sans beaucoup de texte explicatif. Les explications sont dans les dialogues brefs et sculptés au scalpel et les interlocuteurs  changent tout le temps. C’est une conversation ininterrompue tout en sous-entendus et non-dits. Ceci rend  les adaptations théâtrales et radiophoniques  très faciles.

Serviteur et servante (Manservant and Maidservant) est son deuxième roman; il fut publié en 1925. C’est le premier livre que je lis de cette romancière qui, avec l’américaine Eudora Welty (objet d’un billet en novembre dernier)  , a été citée  par l’écrivain mexicain et grand lecteur, Sergio Pitol. C’est  une découverte assez surprenante, stupéfiante même, car jamais je n’avais lu un langage si précis et impertinent dans la bouche de personnages anglais appartenant à la gentry; ici  on appelle  un chat, un chat, sans aucune vulgarité, mais avec une certaine préciosité. Les sujets sont abordés de façon crue et sans détours. Le monde narratif évoqué en début de billet s’applique à la lettre à ce roman. J’ai été choquée par le rôle qu’elle fait jouer aux enfants dans ce livre: il y a là une cruauté envers eux parce qu’on  les fait endosser des sentiments qui ne vont pas du tout avec leur âge tendre, surtout à l’époque victorienne; on peut dire qu’on leur a volé leur innocence et leur jeunesse. En dehors de l’histoire familiale en huis-clos et avec la hiérarchisation des personnages déjà décrite, le récit se passe à la campagne où tous se connaissent et s’épient dans le moindre détail. Les mondes sont totalement hermétiques entre eux, on sent l’impossibilité d’évoluer dans un sens ou dans l’autre, ce qui génère des comportements erratiques.

L’histoire est assez simple. Nous sommes dans un domaine où le père exerce une relation tyrannique et dénuée de tendresse envers ses 5 enfants: 2 filles et 3 garçons qui vivent terrorisés. Ils sont entourés de leur mère, une tante du père, et un cousin du père qui se fait entièrement entretenir. Les enfants ont une nurse et la maison a plusieurs serviteurs. Il y a un drame familial très fort car la mère a une liaison coupable avec l’oncle et pense quitter son mari. Ceci va déchaîner les passions familiales et nous assisterons à de multiples rebondissements allant du plus dramatique au plus cocasse.

Chez cet écrivain, les faibles et les malheureux n’inspirent guère de pitié. Les hésitants n’hésitent ni par pitié ni par réflexion, mais par hypocrisie, cupidité ou lâcheté. Tous les personnages se connaissent à fond, vivent en vase clos et Compton-Burnett sait que rien ne se propage plus terriblement au sein d’une famille que la passion et la haine.

Voici quelques  citations de cette écrivaine originale :

SERVITEUR ET SERVANTE, Bibliothèque L’Âge d’Homme 1988.

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