En même temps, toute la terre et tout le ciel de Ruth Ozeki

Écrivain canado-américaine (Connecticut 1956) de père américain et de mère japonaise, ayant la double nationalité américaine et canadienne. Après des études anglaises et asiatiques au Smith College, elle part étudier la littérature classique japonaise à l’université de Nara, Japon, où elle apprendra le théâtre Nō, la composition florale (ikebana), la sculpture de masques; puis elle fondera une école de langues et enseignera au département d’anglais à la Kyoto Sagyo University. En 1985 elle reviendra à New York et entamera une carrière cinématographique comme réalisatrice de films documentaires en tant que directeur artistique; elle a été ordonnée nonne Zen Soto en 2010. Celui-ci est son troisième livre qui remporte un grand succès. Le titre en anglais est A tale for the time being, il s’agit d’une I-Novel , c’est à dire de l’auto-fiction où l’auteur se met en scène avec beaucoup d’éléments autobiographiques, et aussi avec beaucoup  d’éléments purement fictionnels. Aujourd’hui elle partage son temps entre New York et la Colombie Britannique (île Cortes); elle est résidente canadienne depuis 1994.

Elle avait commencé à écrire ce roman dès 1996 et l’avait fini début 2011, le réécrivant 4 ou 5 fois, avec un livre qui était prêt pour l’impression en mars 2011 quand le tsunami est survenu. Elle a compris alors qu’elle devait réécrire son histoire en grande partie.

J’ai beaucoup aimé ce livre, trouvant quelque chose de nouveau dans le mélange entre réalité et fiction ; trouvant aussi que ce livre donne beaucoup d’informations: sur l’Histoire,  sur la religion zen, sur la pratique du zazen,  sur les kamikazes,  la poésie,  l’écologie,  la mécanique quantique et sur l’histoire récente puisque le récit va de l’attentat du 11 septembre au tremblement de terre et tsunami Tohoku (on lui a donné un nom comme pour les cyclones !),  un phénomène géologique de telle magnitude qu’il a rapproché le Japon de l’Amérique du Nord de 2,5 mètres . Le grand sujet du livre est le temps, omniprésent dans la narration et métaphoriquement, retrouvé partout, par exemple en faisant allusion à l’oeuvre de Marcel Proust A la recherche du temps perdu, avec un livre évidé qui servira à cacher le Journal secret de Nao et  fera le voyage à travers l’Océan Pacifique, protégé par des sacs de congélation et une boîte Bento.

Il y a deux héroïnes dans le livre : Naoko Yasutani, l’adolescente japonaise, dite Nao, suicidaire, mal dans sa peau et qui écrira un journal secret que le courant généré par le tsunami fera échouer sur les rives d’une île  d’Alaska. Par hasard ce journal tombera dans les mains de Ruth, une écrivaine d’origine japonaise, résidente dans cette île paumée et mariée à Olivier, un écolo très branché Pléistocène. Ruth, (qui est de toute évidence l’alter ego de l’écrivaine Ozeki), va déchiffrer peu à peu ce journal et apprendre sur la vie de Nao et sur la Japon. Elle deviendra alors littéralement obsédée par la vie de cette adolescente.

La vie de l’adolescente à Tokyo est très dure: elle doit lutter pour exister vis-à-vis de ses camarades d’école qui vont d’abord l’humilier puis l’ignorer. Revenant au Japon après avoir vécu quelques années avec ses parents aux États Unis, elle ne s’adaptera pas à sa vie lycéenne tokyoïte parce que son père connaîtra une déchéance professionnelle et développera à la suite une tendance suicidaire. C’est l’amour qu’elle porte à sa grand mère de 104 ans, nonne bouddhiste qui la sauve en partie du naufrage et du suicide. Elle apprendra que son grand-oncle s’est sacrifié lors de la guerre du Japon comme kamikaze, et que ce fait est à l’origine de la détermination de sa grand mère à devenir nonne bouddhiste.( Cette adolescente me fait penser à une autre adolescente suicidaire et très intelligente dans le roman  de Muriel Barnaby, L’élégance du hérisson, aussi délurée et extra lucide que Nao). Il existe un mot en japonais pour désigner les japonais ayant résidé à l’étranger et revenant au Japon; il parait qu’ils sont considérés comme « contaminés » par l’étranger et que souvent ils sont frappés d’ostracisme de la part de leurs compatriotes;  le mot est zen-in shikato, et il désigne toute personne « ostracisée » ou une personne que tout le monde ignore. C’est la xénophobie intrinsèque du japonais envers tout ce qui émane de l’étranger.

Aussi le suicide au Japon est un sujet sérieux et à l’ordre du jour puisque l’on comptabilise un peu plus de 30 000 suicides par an, dont 70% ce sont  des hommes  dans la tranche d’âge 30-44 ans, soit une moyenne d’un suicide tous les quarts d’heure. L’État a essayé de prendre des mesures collectives pour combattre cette propension japonaise, mais beaucoup reste à faire. (A noter que le Japon ne détient pas le record mondial des suicides, c’est la Lituanie qui détient le record, le Japon arrivant en neuvième position).

Ce livre va nous informer sur des choses peu ou mal connues en Europe comme la religion zen ou l’histoire du Japon. Déjà le titre provient entièrement d’un poème de Dôgen Zenji, intitulé Trésor de l’oeil du vrai dharma, dont « L’être-temps » est le onzième chapitre; cet ouvrage date du 13ème siècle et Zenji est l’auteur préféré de Jiko, la grand mère de Nao (En même temps, un pilier ou une torche,/En même temps, Untel et Unetelle,/ En même temps, toute la terre et tout le ciel).

Ce livre fait aussi allusion aux japonaises immigrées aux USA et arrivées aussi sur cette île canadienne et qui furent internées lors de l’attaque de Pearl Harbor, exactement comme le narre le livre de Julie Otsaka,  Elles n’avaient jamais vu la mer, car Ruth, dont la famille avait été internée, hésitait à déposer une demande de restitution des terres au nom des siens.

L’histoire des kamikazes au Japon est aussi éclairée par une lumière nouvelle et aveuglante: ces hommes sont morts pour l’honneur de la Patrie mais aussi pour une certaine idée esthétique de la mort. Ils ont été soumis à des brimades d’une cruauté sans nom avant leur mort, de telle façon que le jour J la mort était presque une délivrance. Au Japon le suicide découlait au départ d’une esthétique, et non d’une morale ou d’un acte déclenché par une certaine acception de l’honneur ou de la honte (page 449). Sans oublier qu’un japonais ne doit jamais perdre la face: page 466, nous en avons la preuve quand l’oncle kamikaze s’est substitué à un ami que l’on rouait de coups, afin d’alléger sa souffrance:…c’est cela même qui, je pense a provoqué le sourire de K dont je me souviens encore, ce sourire qui s’est dessiné sur ses lèvres alors qu’on le battait, avant que je ne m’avance pour recevoir les coups à sa place, K pouvait supporter sa propre souffrance, mais me voir souffrir pour lui, il ne le pouvait pas. Cela me tourmente encore de penser que je suis le seul responsable de sa mort…

Livre très émouvant à lire et qui nous éclaire beaucoup sur cette société japonaise encore assez renfermée, entre tradition et modernisme. Voici une jolie vidéo sur Ruth Ozeki et son livre ( 3 minutes):

EN MEME TEMPS, TOUTE LA TERRE ET TOUT LE CIEL, Belfond 2013,  ISBN 978-2-7144-5405-8

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