Les pierres de Venise de John Ruskin

John Ruskin

Écrivain, poète, peintre et critique d’art britannique (1819-1900), fondateur du mouvement Arts & Crafts, précurseur de l’Art nouveau.

Il écrivit Les pierres de Venise ( The Stones of Venice) en 1853, livre qui eut un impact considérable sur la société victorienne dans sa tentative de relier l’art, la nature, la moralité et l’Homme.

Marcel Proust, un enthousiaste partisan de Ruskin, écrivait dans La Gazette des Beaux Arts qu’avec le décès de Ruskin, l’Europe perdait un grand directeur de conscience.

J’ai voulu lire ce livre comme un hommage à Venise, ville magique,  unique, ville que j’adore, ville qui ne finit pas de mourir depuis des siècles et qui ne finira jamais de nous surprendre et de nous étonner encore  au détour de ses rios et ses calles.

Mais ce livre,  Les pierres de Venise,  c’est un abrégé , car à l’origine, le livre a été conçu en trois gros volumes. Dès 1879 sortait une édition du voyageur, abrégée et révisée par Ruskin. Mon exemplaire est une version de 1881, traduite magistralement par Mathilde Crémieux; c’est l’édition qui donna à Marcel Proust le goût de Venise. Ce guide est en concurrence avec le Baedeker avec sa couverture en toile rouge et son lettrage doré, mais ce dernier était avant tout un guide touristique. Les pierres de Venise est un traité d’architecture et de culture assez poussé sur Venise.

Il semble que John Ruskin ait voulu écrire un pamphlet philosophico-politique sur la grandeur du gothique et la corruption de la Renaissance,  simple guide touristique à l’usage de la nouvelle bourgeoisie victorienne. Les pierres de Venise en 1874 sont devenues un livre d’art sur l’art, un bien de consommation esthétique.

C’est le Ruskin esthète et réformateur social qui a séduit les lecteurs, selon des modalités assez différentes  en Angleterre, en France ou aux États-Unis. On met davantage l’accent aujourd’hui sur le cas psychologique que représente John Ruskin: son rapport à la mère, son impuissance présumée, son sentiment de culpabilité, son enfance victorienne sur-protégée.

C’est un ruskinien notoire, Marcel Proust, qui a le mieux démonté les tours de passe-passe de la « pensée ruskinienne ». Selon Proust, « le plaisir esthétique très vif » pris à la lecture de la chute de Venise repose sur la confusion entretenue par Ruskin entre l’information et la direction de conscience. Ce que Proust reproche très finement à Ruskin, c’est l’immoralité de son constant recours à la morale.

Car Les pierres de Venise fonctionnent parfois comme un sermon anglican: toute une machinerie morale est mise en marche à seule fin de célébrer le gothique, de dénoncer publiquement les pécheurs renaissants, maniéristes ou baroques.

Dans l’excellente préface de Frédéric Edelmann on peut lire ce paragraphe magnifique:…Pourtant, qu’importe, à nos yeux, que Ruskin soit ou ne soit pas, un bon décodeur des signes du passé, en matière d’architecture notamment, comme s’évertuent encore à le montrer ou à le contester ses commentateurs. Qu’importe si son intérêt pour l’espace est inexistant ou fluctuant, si son interprétation de la sculpture, de la peinture ou de la mosaïque est efficiente ou non. Même ses maladresses récurrentes vont au secours d’une des principales richesses du livre: sa sensibilité, et l’affirmation désespérée de cette sensibilité. Sans cela, la lecture s’arrêterait vite, d’ailleurs, à la première et plus patente de ses tromperies, celle qui gouverne l’ensemble des Pierres: comment Ruskin peut-il prétendre démontrer la hideur nouvelle de Venise, quand le livre n’est qu’un chant passionnel ?

Ce docte abrégé comprend 8 chapitres et un Index vénitien des lieux cités. J’ai choisi de manière arbitraire quelques citations qui m’ont paru intéressantes, car il y a beaucoup de matériel dans ce livre et le but est de donner envie de le lire. Je cite les 8 chapitres du livre: La carrière, Le trône, Torcello, Saint Marc, Le Palais ducal, La première Renaissance, La Renaissance romaine et la voie des tombeaux.

LA CARRIERE:… la trace des architectures qui se succédèrent à Venise…le premier élément fut le chrétien-roman dont il reste peu de vestiges, la ville actuelle n’ayant été, à son origine, qu’un des établissements formés dans les îles marécageuses qui s’étendent de l’embouchure de l’Isonzo à celle de l’Adige: ce n’est qu’au début du neuvième siècle qu’elle devint le siège du gouvernement. La cathédrale de Torcello fut construite au onzième siècle et l’on y reconnait dans maints détails le travail des ouvriers byzantins. La résidence du Doge fut portée à Venise en 809 et le corps de Saint-Marc y fut apporté 20 ans après, venant d’Alexandrie. La première église de Saint-Marc fut sans doute une imitation de celle d’Alexandrie qui avait consenti à donner les reliques du Saint. Pendant les neuvième, dixième et onzième siècles, l’architecture de Venise fut celle du Caire sous les califes: les ouvriers étaient byzantins, mais ils furent dirigés par des maîtres arabes, qui leur imposèrent des formes transportées ensuite par eux dans les différents pays où ils travaillèrent. Venise, jadis si croyante, devint, dans sa décadence, l’État d’Europe le plus corrompu : comme elle avait été, dans sa force, le pôle central du pur art chrétien, elle fut, sur son déclin, la source de la Renaissance. L’originalité, la splendeur des palais de Venise, rendirent cette École célèbre aux yeux de l’Europe, et la cité mourante, magnifique dans ses plaisirs, pleine de grâce dans ses folies, excita une plus profonde adoration dans sa décrépitude que dans sa jeunesse : c’est entourée d’un cortège d’admirateurs qu’elle descendit au tombeau.

LE TRÔNE : …si on a éprouvé quelque chagrin à constater le contraste qui existe entre le tableau fidèle du site où fut élevé le trône de Venise et celui, beaucoup plus romanesque, qu’on est habitué à se représenter, ce chagrin devra être compensé par l’occasion qu’il nous fournit de reconnaître la sagesse des desseins de Dieu. Si, il y a deux mille ans, nous eussions pu constater le long transport du limon dont les fleuves troublés polluaient la mer, comment eussions-nous pu comprendre dans quel but se formaient ces villes tirées du néant et pourquoi ces eaux endormies étaient enfermées dans une muraille de sable désolé ? Comment eussions-nous deviné que les lois qui forçaient à s’étendre ces tristes bancs de sable sans culture, étaient la seule préparation possible à la fondation d’une ville qui allait être fixée telle une boucle dorée à la ceinture du monde- qui allait écrire son histoire sur les blancs parchemins des flots, la raconter au bruit de leur tonnerre et répandre, au milieu de la fièvre universelle, la gloire de l’Occident et de l’Orient sortant du brûlant foyer de sa grandeur d’âme et de sa splendeur ?

( Ceci révèle à quel point chez Ruskin morale, religion, histoire, art, idéologie et politique sont inextricablement liés).

SAINT MARC :…autour des portails se dressent des piliers de pierres mélangées : jaspe, porphyre, serpentine, vert foncé tachetée de neige, marbres capricieux qui tantôt refusent et tantôt accordent au soleil le droit de « baiser leurs veines bleues » dont l’ombre, en se retirant, laisse voir les ondulations azurées, ainsi que la marée basse laisse à découvert le sable sillonné par les vagues. Leurs chapiteaux sont décorés de riches enlacements d’herbes nouées, de feuilles d’acanthe et de vigne, de signes mystiques ayant la croix pour base. Au-dessus, dans les archivoltes, se mêlent le ciel et la vie : les anges et les attributs du ciel ; puis les travaux des hommes, suivant l’ordre des saisons. Encore plus haut, au centre, s’élève un autre sommet d’arceaux blancs bordés de fleurs écarlates. Exquise confusion, parmi laquelle les poitrails des chevaux grecs se développent dans leur force dorée, et le Lion de Saint-Marc apparaît sur un fond bleu parsemé d’étoiles, jusqu’à ce qu’enfin, comme en extase, les arceaux se brisent dans un bouillonnement de marbre et s’élancent dans le ciel bleu en gerbes d’écume sculptée, comme si, frappés par la gelée avant de se rouler sur le rivage, les brisants du Lido avaient été incrustés de corail et d’améthyste par les nymphes de la mer.

LE PALAIS DUCAL :…le Palais ducal fut la grande oeuvre de Venise, le principal effort de son imagination. Pendant une longue série d’années, les meilleurs architectes dirigèrent sa construction, les meilleurs peintres, sa décoration. Le côté qui regarde la Piazzetta sera appelé « la façade de la Piazzetta » celui de la Riva dei Schiavoni, « la façade de la mer », le troisième côté, à droite, sera  » la façade du Rio ». Le pont qui traverse le Rio et qui joint les deux quais sur la Riva dei Schiavoni, est le « pont de la Paille », appelé ainsi parce que les bateaux qui apportaient de la paille du continent la vendaient d’habitude à cette place. Un peu plus loin, le Rio est traversé par le « pont des Soupirs ». L’angle du Palais ducal formé par la rencontre des deux façades de la Mer et du Rio s’appellera « l’angle de la Vigne », parce qu’il est décoré d’un grand groupe sculpté qui représente l’ivresse de Noé. L’angle opposé au coin de la Piazzetta, s’appellera « l’angle du Figuier »; il représente la chute de l’homme. Là commence la façade de la Piazzetta qui s’étend jusqu’au troisième angle appelé « l’angle du Jugement ». Ainsi, cette partie du livre va nous expliquer dans le détail chacun des piliers qui composent la devanture du Palais, car la décoration change chaque fois.

Voilà; cela donne une idée du ton de cet ouvrage qui est très riche en matériel artistique et en histoire de la Sérénissime. Monsieur Ruskin est assez pontifiant et porte souvent un jugement moral sur ses appréciations, ce qui rend la lecture par moments un peu dense.

LES PIERRES DE VENISE, Collection Savoir Hermann 1983,  ISBN 2-7056-5950-1

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