Les belles endormies de Yasunari Kawabata

Yasunari Kawabata (Osaka 1899-Zushi 1972),  a été le premier prix Nobel japonais, en 1968. Il s’est donné la mort à 72 ans.

C’est un écrivain majeur du XXème siècle avec une thématique axée sur la quête du Beau, sur la solitude, sur la fatalité, sur la folie, sur la mort et sur l’érotisme.

Il possède un style dépouillé qui dépeint avec sensibilité, pudeur et psychologie, le tragique des sentiments humains.

Son oeuvre est d’un grand esthétisme et d’une intemporelle beauté, atteignant une rare perfection dans la sensation pure et dans la traque des déviances les plus profondes de ses personnages

Ce roman, Les belles endormies, est paru en 1966 et a été traduit en français en 1970. Cet auteur est peu ou mal connu en France. Le livre est axé sur la narration à la troisième personne et a inspiré plusieurs cinéastes: une version de 1968 de Kozaburo Yoshimura, une version allemande de 2005 de Vladim Glowna, entre autres. Il a aussi inspiré une pièce de théâtre qui eut un grand succès en 1997 avec une mise en scène de l’allemand Hans-Peter Cloos avec Christian Boltanski.

Les belles endormies est un livre presque secret que l’on déguste à petit pas, qui déborde de tendresse et de beauté, dosées avec justesse; livre discrètement sensuel et doucement émouvant et qui aborde un sujet délicat voire scabreux : la recherche du plaisir chez les vieillards qui ont perdu leur virilité. Kawabata apporte une solution, celle de se trouver face à l’objet du désir qui ne pourra pas se moquer ni de leur impotence ni de leur faiblesse puisque on les a droguées pour les endormir profondément.

Le protagoniste et narrateur est Eguchi. Il a 67 ans et commence à voir décliner sa puissance virile. Un autre vieillard et ami lui parle de la maison des belles endormies, où en toute discrétion, il pourra coucher avec des jeunes filles que l’on aura fortement sédatées afin qu’elles passent la nuit avec des vieillards qui pourront, certes regarder à loisir, mais aussi caresser, effleurer, humer, toucher , mais sans jamais consommer. La difficulté est que Eguchi n’a pas encore perdu toutes ses capacités et pourrait enfreindre la règle, mais il ne le fait pas. S’il ne franchit pas la ligne c’est par respect des règles, mais aussi parce que l’érotisme et la sensualité que dégagent ces nuits lui suffisent pour assouvir ses désirs. Eguchi regarde, compare et se remémore sa vie d’homme, lorsqu’il consommait les corps des femmes.

Au cours des 5 nuits passées dans cette maison, Eguchi aura le temps de réfléchir à sa vie, à ses amours, à la mort proche et à la décrépitude et déshonneur que constitue la vieillesse pour un homme.

C’est donc un récit extrêmement cru et précis, narré dans un style parfait sans aucune mièvrerie ni sentimentalisme, avec une recherche permanente du beau, du sensuel. Le tout dégageant un érotisme très fort. En même temps rôde autour d’Eguchi la présence de la mort; la mort en tant que finalité et fatalité de la vie de chacun des vieillards qui fréquentent cette maison, mais aussi la mort matérialisée par le décès subit de deux personnages du roman. C’est uniquement en concrétisant la présence de la mort, que le récit devient bassement sordide, sans aucune poésie.

Page 16 nous lisons:…la fille, endormie sans qu’elle se doutât de rien, avait perdu conscience, mais encore que le cours de son temps vital n’en fût point suspendu, n’en était-elle pas moins plongée dans un abîme sans fond? Cela ne faisait pas d’elle une poupée vivante, car il n’existe point de poupée vivante, mais l’on en avait fait un jouet vivant afin d’épargner tout sentiment de honte à des vieillards qui déjà n’étaient plus des hommes. Ou mieux encore qu’un jouet, pour des vieillards de cette sorte, elle était, qui sait, la vie en soi. Une vie qui pouvait être ainsi touchée en toute sécurité. ..page 25:…peut-être était-ce une des pitoyables consolations des vieillards que de s’abîmer dans le souvenir des femmes d’un passé à jamais révolu, en tripotant une belle qui ne pouvait s’éveiller de son profond sommeil, mais Eguchi éprouvait plutôt une chaude sérénité empreinte d’un sentiment de solitude. Page 48 :…cependant, pour les vieillards qui payaient, s’étendre aux côtés d’une fille comme celle-ci était certainement une joie sans pareille au monde. Du fait que jamais elle ne se réveillait, les vieux clients s’épargnaient la honte du sentiment d’infériorité propre à la décrépitude de l’âge, et trouvaient la liberté de s’abandonner sans réserve à leur imagination et à leurs souvenirs relatifs aux femmes. Était ce pour cela qu’ils acceptaient de payer sans regret bien plus cher que pour une femme éveillée? Que la fille endormie ignorât tout du vieillard contribuait sans doute à mettre ce dernier à l’aise. Et lui de son côté ne savait rien des conditions d’existence ni de la personnalité de la fille. Page 52:…les vieillards cependant considéraient-ils une victime endormie à cet effet comme une chose achetée en toute innocence, ou bien trouvaient-ils, dans le sentiment d’une secrète culpabilité, un surcroît de plaisir? 

Beaucoup de paragraphes sur la nature, les couleurs, les fleurs donnant parfois une vive perception comme si l’on se trouvait devant une estampe japonaise, page 53:...à pareille saison tout juste, deux ou trois fleurs de pivoine d’hiver, épanouies dans le soleil de l’automne tardif au pied du haut mur d’un vieux monastère du Yamato, des camélias sazanka blancs épanouis dans le jardin en bordure du promenoir extérieur de la Chapelle des Poètes Inspirés, et puis, mais c’était au printemps, à Nara, des fleurs de pteris, des glycines, et le « camélia-effeuillé » couvert de fleurs au Tsubaki-dera…

Ainsi Yasunari Kawabata met en scène l’éternel conflit entre jeunesse et vieillesse, homme et femme, rêve et réalité, résignation et force.

Il existe une version de ce livre datant de 2000 chez Albin Michel, avec des photographies  de Frédéric Clément: le photographe apporte son talent et nous livre des clichés sublimes d’un  érotisme délicat fleurant l’exotisme. Détail raffiné et sensuel pour parfaire la lecture de ce petit chef d’oeuvre doux-amer.

Et merci à Loreto R. de m’avoir prêté ce livre si fort et si intéressant.

LES BELLES ENDORMIES, Livre de Poche N° 3008 (Albin Michel 1970),  ISBN 978-2-253-02989-2

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