Tristesse et beauté de Yasunari Kawabata

Yasunari Kawabata est un écrivain japonais né à Osaka en 1899, décédé à Zushi en 1972 où il s’est  donné la mort par le gaz à presque 73 ans. Premier Prix Nobel japonais en 1968, Kawabata avait étudié la littérature anglaise puis japonaise à l’Université impériale de Tokyo. Considéré comme un écrivain majeur du XXème siècle, obsédé par la quête du beau, de la solitude, de la fatalité, de la folie, de la mort et de l’érotisme. Son style d’écriture est d’un dépouillement extrême: il s’est attaché à peindre avec sensibilité et pudeur le tragique des sentiments humains.

Ce livre, Tristesse et beauté est la dernière oeuvre à avoir été publiée de son vivant en 1965. L’écrivain était un homme complexe et secret, moderniste ancré dans ses traditions culturelles et fin connaisseur de la littérature occidentale. Il nous laisse une oeuvre d’une beauté intemporelle qui relie l’Orient et l’Occident dans un style d’écriture très personnel; ses livres atteignent une perfection rare dans l’expression de la sensation pure. Kawabata fondera en 1924 une nouvelle école d’écrivains « néo-perceptionnistes », à la fois contre le naturalisme populaire et contre le mouvement littéraire prolétarien.

Kawabata dépeint ses personnages avec une vraie psychologie, il  les traque jusqu’au plus profond de leurs déviances. Il a été confronté à la mort très tôt: il a 3 ans quand il perd sa mère, 4 ans lorsque son père meurt. Lorsqu’il était étudiant, vers 1919, Kawabata a fait la connaissance de Itô Hatsuyo, une jeune serveuse de 14 ans qui travaillait dans le café qu’il fréquentait avec ses amis. Malgré le départ de la jeune fille lorsque le café ferme ses portes, il continue de la voir et finalement la demande en mariage. Mais un mois plus tard Kawabata recevra une lettre où la jeune fille rompt la relation. Il ne l’oubliera jamais et elle représentera pour lui la femme idéale, la muse, la femme inaccessible et cette ombre hantera longtemps ses récits. Nous retrouverons des traces de cet amour de jeunesse dans plusieurs  livres de Kawabata et notamment dans celui-ci, dans le personnage de Otoko jeune et dans celui de Keiko, son élève. Durant ses années de lycée Yasunari Kawabata se tourne d’abord vers la peinture,  nous retrouverons ce penchant vers l’esthétisme dans tous ses romans.

Tristesse et beauté nous raconte : Oki est un écrivain marié qui a séduit une jeune fille de 16 ans, Otoko. Il a déjà un fils de sa femme qui s’appelle Taichirô. La jeune fille tombe enceinte de lui, mais la petite fille qui naîtra mourra peu de temps après la naissance, laissant Otoko inconsolable, et de plus, Oki l’abandonnera peu de temps après. Ainsi Otoko et sa mère doivent quitter Tokyo et se réfugier à Kyoto pour sauver les apparences et tourner la page vis-à-vis de cette liaison. Mais Otoko souffre véritablement de cette rupture et de la perte de son enfant: elle sera  internée en psychiatrie quelque temps.

23 années plus tard, Oki décide de recontacter Otoko afin d’écouter avec elle les cloches de fin d’année à Kyoto (tradition japonaise). Entre temps Otoko est devenue un peintre de renom et Oki un écrivain reconnu – depuis qu’il a écrit un roman sur sa liaison avec Otoko. Celle-ci ne veut pas se rendre au rendez vous, et elle envoie la jeune Keiko, 20 ans, peintre comme elle. Keiko est sa maitresse et son élève, elle aime Otoko avec fougue et passion et décide de la venger en séduisant Oki et son fils Taichirô, un jeune homme qui fait la fierté de ses parents.

Égoïsme sans nom de Oki, qui ose resurgir dans la vie d’Otoko, sans se poser la question un instant de la gêne ou de la douleur qu’il pourrait déclencher en elle. Fatalité avec laquelle Otoko a accepté son destin, sachant que malgré tout ce vécu douloureux, elle aime toujours Oki. Attitude diabolique de Keiko qui décide de faire justice à sa manière en blessant Oki à travers son fils. C’est davantage Cruauté et beauté que Tristesse et beauté !

Il est beaucoup question de nature et de couleurs dans ce livre. Page 50 on lit:…c’était un jardin inharmonieux, de forme oblongue; la moitié environ était baignée de lune, si bien que les pierres à gué prenaient des teintes différentes selon qu’elles étaient éclairées ou plongées dans l’ombre. Épanouie dans l’obscurité, une azalée blanche semblait flotter. L’érable rouge, près de la véranda, avait encore de jeunes feuilles que la nuit noircissait. Au printemps, les gens prenaient souvent les jeunes pousses rouges de l’arbre pour des fleurs et se demandaient de quelle variété il s’agissait. Le jardin était également recouvert d’un beau tapis de mousse.

Au sujet de l’amour que Otoko porte à cet homme qui l’a fait souffrir autrefois, on peut lire page 146:…un jour qu’elle écrivait une lettre, Otoko ouvrit le dictionnaire et son regard tomba sur le caractère chinois signifiant « penser ». Tandis qu’elle lisait des yeux les autres sens de ce caractère, qui peut vouloir dire également « penser beaucoup à quelqu’un », « ne pouvoir oublier » ou encore « être triste », son cœur se serra. Il ne lui était même plus possible de consulter un dictionnaire; là encore, elle retrouvait Oki. D’innombrables mots la faisaient penser à lui. Pour Otoko, rattacher tout ce qu’elle voyait et tout ce qu’elle entendait à Oki n’était rien de moins que vivre. Si elle avait encore quelque conscience de son corps, c’était bien parce que Oki l’avait étreint et l’avait aimé.

Roman fort où les passions font des ravages et où les personnages sont très cérébraux, ceux-ci pensent beaucoup et ont peu de spontanéité. Situations empreintes d’une certaine crudité, avec un érotisme assez fort. Description des lieux d’un esthétisme absolu contrastant avec des dialogues étonnamment banals, mais chargés de références culturelles japonaises. Plongeon intéressant et initiatique au pays du Soleil Levant.

Un film adapté de ce roman a été tourné en 1985 par Joy Fleury et Pierre Grillet avec  Andrzej Zulawski (Oki),  Charlotte Rampling (Otoko) et  Myriem Roussel (Keiko) (http://www.youtube.com/watch?v=_t0W4iWe4QM).

Et pour finir, un hommage à la traductrice Amina Okada qui a su rendre toute la sensualité au texte. Et grand merci à mon amie Loreto R. de me l’avoir offert.

TRISTESSE ET BEAUTÉ, Livre de Poche N° 3253,  ISBN 978-2-253-93253-6

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