Stasiland de Anna Funder

Anna Funder (Melbourne 1966) est un écrivain australienne, ayant fait des études de Droit International, aujourd’hui résidente à Brooklyn, USA. Ce roman , Stasiland , lui valut le Samuel Johnson Prize en 2004; et une publication plus récente, All that I am, un autre prix prestigieux. Anna Funder a travaillé comme avocate internationale spécialement dans le secteur des Droits de l’Homme. Stasiland est un livre d’investigation qui cherche des  témoins ayant vécu en RDA, et ayant connu de près la Stasi, l’ex Police d’État de la RDA.

C’est un livre très journalistique, peu littéraire (le sujet s’y prête mal) où la narratrice est protagoniste et nous relate le progrès de son enquête au jour le jour en mêlant aussi sa vie privée. Il me semble que Anna Funder a selectionné les cas les plus scabreux afin de nous interloquer et de nous révéler le côté le plus sombre de cette Stasi, inspirée du KGB, de la Gestapo, et d’autres polices de régimes de terreur.

Un questionement intéressant surgit en lisant le livre: comment ces allemands de l’Est ont pu oublier si vite le nazisme pour basculer sans trop de questionnement dans ce régime plus communiste que socialiste? Apparemment, ils ont été frappés d’amnésie collective. Et après la chute de la RDA, les milliers de personnes qui servaient le régime ont été integrées à l ‘Occident sans autre forme de procès. A se demander si les allemands de l’Est n’ont pas incorporé dans leurs gènes la capacité d’oubli sans se poser de questions sur les années de brimades personnelles et collectives .

La narratrice, c’est à dire Anna Funder, en cherchant dans l’ancienne RDA des témoins ayant eu à faire à la Stasi,  apprend ce que fut l’horreur du vécu quotidien des gens durant 44 années,  leurs souffrances et vexations sans fin. Comment la machine d’État brisait les êtres. Il y a énormement d’information à ce sujet dans ce livre.

D’abord elle nous présente cette Stasi: […] la Stasi était l’armée interne qui permettait au gouvernement de garder le pouvoir. Son rôle était de tout savoir sur tout le monde, par tous les moyens. Elle savait qui vous avait rendu visite, qui vous téléphonait et si votre femme vous trompait. C’était une bureaucratie avec des ramifications dans  tous les secteurs de la société est-allemande; ouvertement ou sécrètement des indicateurs renseignaient la Stasi sur leurs compagnons et amis dans toutes les écoles, toutes les usines, tous les inmeubles résidentiels et tous les cafés. Obsédée par les détails, la Stasi n’a absolument pas vu venir l’effondrement du communisme, qui allait entraîner le revirement du pays. En 40 années d’existence, la quantité de renseignements récoltés par la Stasi était aussi volumineuse que les archives historiques de toute l’Allemagne depuis le Moyen Age . Disposés côte à côte, les dossiers de la Stasi se seraient étendus sur 180 kilomètres ! (pg 16).

[… ] en Allemagne de l’Est, l’information circulait en circuit fermé entre le gouvernement et ses organes de presse. Comme l’État contrôlait les journaux, les magazines et la télévision, la formation de journaliste équivalait à une formation de porte-parole gouvernemental. L’accès aux livres était limité. La menace de la censure pesait en permanence sur les écrivains et était une évidence pour les lecteurs qui avaient appris à lire entre les lignes. Les seuls médias incontrôlés par le gouvernement, provenaient des stations de télévision de l’Ouest: jusqu’au début des années 70, la Stasi calculait l’angle des antennes qui dépassaient des appartements et punissait ceux qui les orientaient vers l’ouest (pg 31).

[…]  les relations entre les gens étaient conditionnées par le fait que l’un ou l’autre risquait d’être de la Stasi. Tout le monde se soupçonnait et la méfiance engendrée formait la base du fonctionnement de la société. Après la chute du mur (novembre 1989), les médias allemands ont qualifié la RDA  comme l’État le plus étroitement surveillé de tous les temps: la Stasi sur la fin comptait plus de 97 000 employés, elle disposait de plus de 173 000 indicateurs disseminés dans la population. Sous le III Reich de Hitler, on estime qu’une personne sur 2000 était un agent de la Gestapo, dans l’URSS de Staline, une sur 5830 était agent du KGB. En RDA une personne sur 63 était agent ou indicateur de la Stasi. Dans le siège de la Stasi 15 000 bureaucrates  venaient travailler chaque jour: ils géraient les activités  à l’étranger ainsi que le programme de surveillance nationale, à travers ses 14 antennes régionales . Un ancien psychologue de la Stasi, justifie la volonté des gens de moucharder leurs compatriotes en la qualifiant d’ « envie de s’assurer que tout le monde se comporte comme il faut« . Sans ciller. « C’est quelque chose de profondément ancré dans la mentalité allemande, dit-il, une certaine envie d’ordre, de minutie, ce genre de trucs ».

[… ] l’idée de la RDA comme un acte de foi. Le communisme -sa version est-allemande en tout cas- était un système de croyance fermé. Un univers en vase clos qui avait créé ici-bas sa propre notion d’enfer et de paradis, de punitions et de rédemptions. Les punitions étaient souvent infligées quand on manquait de foi, ou simplement quand on était soupçonné d’en manquer. La déloyauté pouvait être décelée dans les signes les plus anodins: l’antenne de télé tournée vers l’Ouest, l’oubli du drapeau rouge à la fenêtre le 1er mai, une blague mal perçue sur Honecker que quelqu’un avait ressenti le besoin de raconter, pour éviter de sombrer dans la folie.

[…] les gens de la RDA parlent du « Mauer im Kopf », c’est à dire, du Mur dans la tête: le Mur et ce qu’il représentait, existent toujours. Les anciens de la Stasi ont toujours le Mur à l’esprit, avec l’espoir de le reconstruire un jour, exactement ce que leurs victimes envisagent comme une éventualité terrifiante. Mais n’empêche que les anciens habitants de la RDA ont créé un mot pour signifier la nostalgie de ce que fut un enfer organisé: ils parlent d’Ostalgie, ils assistent à des soirées où l’on rentre gratuitement en montrant une carte d’identité d’Allemagne de l’Est, où tout le monde s’appelle « camarade » et où la bière coûte seulement 1.30 mark. Ils ont la nostalgie de leur ancien enfer où tout était contrôlé et où ils étaient assistés en permanence. Allez comprendre l’âme humaine…

Il y a une bonne blague  sur la Stasi: « Les États Unis, l’Union soviétique et la RDA veulent repêcher le Titanic. Pourquoi? Les américains veulent retrouver les bijoux précieux placés dans les coffres; les Soviétiques s’intéressent à la technologie de pointe utilisée dans la construction; et la RDA…la RDA veut retrouver l’orchestre qui jouait quand le navire a coulé ».

Après lecture de ce livre foisonnant en détails sur l’ex  RDA, comment ne pas évoquer les deux excellents films qui parlent du même sujet: Good-Bye, Lenin (2003) de l’allemand Wolfgang Becker et La vie des autres (2006) d’un autre allemand, Florian Henckel von Donnersmarck. Les deux films ont recolté des prix : Cesar du meilleur film européen pour le premier et Oscar du meilleur film en langue étrangère pour le second. Aussi, je recommande l’excellent livre de l’allemand de l’Est Eugen Ruge, Quand la lumière décline,commenté dans ce blog en octobre 2012: il relate la saga d’une famille de la RDA à travers quatre génerations, un régal.

STASILAND, Collection 10/18 N° 4268 (Éd. Héloïse d’Ormesson 2008),  ISBN 978-2-264-04870-7

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