Laure du bout du monde de Pierre Magnan

PhotoEn mars 2013, Moska, un lecteur de ce blog, faisait un excellent resumé de l’oeuvre de Pierre Magnan et me livrait  un commentaire éclairé dans le blog,  suite à la publication du Sang des Atrides ; Moska suggérait dans ce commentaire de lire Pierre Magnan en dehors de la saga de l’inspecteur Laviolette qui m’avait retenu jusque là. En effet, j’ai fait la connaissance du fabuleux méridional qui est Magnan avec la saga de Laviolette:  Les charbonniers de la mort commenté en 9/12, du Tombeau d’Hélios commenté en 11/12 et du Sang des Atrides commenté dans ce blog en 1/13. C’est chose faite, Moska,  j’ai commandé Laure du bout du monde à Amazon peu après votre commentaire,  en me promettant de le lire et d’écrire le « post » dès que possible…

Pierre Magnan nous a quittés en mai 2012, laissant derrière lui une oeuvre vaste et puissante , qui fleure bon la Provence. J’ai un vague souvenir de Pierre Magnan à l’occasion d’un ou plusieurs « Apostrophes » de Bernard Pivot que je ne manquais jamais, refusant toute sortie ou n’invitant jamais le vendredi soir, « Apostrophes » oblige ! Quelqu’un m’a dit hier, lorsque je vantais Magnan, que tout simplement il n’était pas à la mode car les lectures à connotation régionale  n’étaient pas en tête des ventes.- Vé, Voueï, qué- ils ne savent pas ce qu’ils perdent les braves gens à lire des choses compliquées et modernes qui n’apprennent rien sur la vie, alors que chez Magnan tout est si vivant.

Pierre Magnan était un homme d’habitudes et connaissait très bien son terroir parce qu’il ne l’a jamais quitté. Il prenait tous les matins son petit déjeuner au Café du Bourguet qui était son jardin secret à Forcalquier, il y avait la table du fond à gauche, où, discret il lisait son journal, faisait son courrier, recevait  et observait…Il est né à Manosque et décédé à Voiron dans l’Isère; il a été inhumé à Revest Saint Martin, petite commune de 84 âmes à 7 Km de Forcalquier:Revest St Martin

Ce roman, Laure du bout du monde, d’à peine 300 pages est magnifique; il ne lui manque que le chœur antique pour ressembler à une tragédie grecque. Magnan nous conte la vie de Laure Chabassut, fille paysanne qui va s’instruire toute seule aux choses de la vie et aussi s’arranger toute seule et contre tous pour accéder à l’instruction. Elle qui avait été délaissée, surtout par sa mère,  et qui survécut grâce à l’amour que lui portait son grand père paternel et sa tante Aimée, soeur de son père. Elle qui a été formée très tôt aux devoirs de paysanne: garder le troupeau, couper la lavande, travailler à droite et à gauche pour apporter de l’argent à la famille. Elle qui tout enfant lisait, sans comprendre grand chose, les Églogues de Virgile, livre précieux offert par un paysan piémontais qui l’avait prise en pitié.

Le récit comprend les années 50-65, enfance de Laure et l’on voit bien que la paysannerie des Basses Alpes s’en sortait mal: le pays est rude, le climat assez ingrat, le sol caillouteux, la meilleure lavande  de Bonnières est détrônée par une lavande de production étrangère, moins chère, ce qui ruine les paysans. Ce n’est pas étonnant que cette contrée ait été dépeuplée et qu’aujourd’hui dans la région, il y ait surtout des résidences secondaires.

Le livre raconte des objets de jadis, comme l’utilisation de la balance qui servait à peser les truffes pour peser les nouveaux nés, les truffes qu’on vendait au marché de Laragne, les jeudis d’hiver; cette balance sentait leur parfum à plein nez: c’était un plateau de cuivre au bout de quatre chaînes que les Romains utilisaient déjà. Toutes les fermes en étaient équipées. La potence qui supportait ces chaînes se prolongeait par un levier de fer cranté sur lequel un poids d’un kilo coulissait. Chaque cran représentait cent grammes. Ces crans étaient usés par une utilisation séculaire. On ne savait de quelle époque dataient ces balances. Depuis très longtemps on ne les fabriquait plus. Le levier s’équilibrait dès qu’on mettait la tare sur le plateau.

Ou encore la description de la canule pour ébouriffer les grives: un chalumeau coupé dans un épi de blé et qu’on utilisait pour écarter le duvet des petits oiseaux quand on les rapportait des lèques= pièges à grives. La grand mère s’en servira pour aspirer de l’eau sucrée et l’introduire dans la bouche de Laure à sa naissance, car elle était née sous l’aspect d’un avorton de 750 grammes, ce qui provoqua la répulsion définitive de  sa mère.

Ou encore la description de la courarelle, sorte de cage à roulettes que son père avait fabriqué pour Laure afin qu’elle circule sans danger dans la masure: une sorte de cage où l’on enserrait le torse de l’enfant à hauteur de la taille. Il était enfermé dans ce carcan et, de là, pouvait faire mouvoir la courarelle en agitant les pieds. On complétait l’équipement , afin de prevoir la culbute de l’engin, par une cabucelle. C’était une couronne tressée en osier pour préserver la tête et qu’on assurait solidement sur les oreilles de l’enfant par une jugulaire bien serrée; ainsi équipée, on pouvait la laisser errer dans les pièces de plain-pied sans s’en occuper.

Lorsque le père et la mère de Laure se rencontrèrent, Pierre Magnan nous restitue ce terme rare et littéraire, oaristys,  qui  veut dire langage de l’amour , idylle, propos amoureux, entretien tendre: « C’étaient les oaristys, savant mélange d’amour et de compassion.« 

La vie des paysans d’alors,  dans les Alpes de Haute- Provence, était rude: c’est sans répit qu’on court d’un labeur à l’autre: commander au troupeau, diriger l’araire, gouverner les chevaux, maîtriser le verrat de deux quintaux qui défonce la porte de sa bauge parce qu’il a toujours faim et le troupeau qui bêle, qui secoue les clenches de la bergerie parce qu’il a faim aussi. Tout le monde, dans une ferme,  a faim et soif à la pointe du jour, et toutes ces bêtes qui crient famine à la fois et les trois vaches qui meuglent parce qu’elles veulent être traites; tout cela fait un bruit et un remue-ménage auxquels il est impossible de résister: hiver, été, automne, printemps et tous les jours de la semaine, ce cycle infernal est la noria où le paysan est attaché (pg 60).

L’hiver dans cette contrèe est terrible: […] et soudain, bien avant qu’on ait installé le sapin multicolore sur la place du pays, ce fût l’hiver. Il ne vint pas tout de suite à Eourres. D’abord il fit une halte temporaire sur les deux pyramides qui situaient le pays . De vert foncé qu’elles étaient, elles devinrent vert olive sous la mince couche de neige qui les recouvrait.  C’était la seule concession des yeuses à l’hiver. C’est l’arbre symbole du pays, aussi dur, aussi coriace. Les sangliers qui se nourrisssent des glands d’yeuses, il faut les faire mariner trois jours auparavant pour les attendrir. Tout peut mourir par un hiver rigoureux mais le chêne-vert , lui qui ne perd pas des feuilles, le sol ingrat est propre sous lui. Au premier printemps, il secoue la neige et il n’a pas besoin de reverdir. Il est vert pour l’éternité (pg 71).

Eourres

La culture de la lavande est harassante, sous un soleil de plomb, il faut travailler le champ jusqu’à midi puis revenir jusqu’au coucher du soleil, puis desserrer les poignées de fleurs pour les étendre et les éparpiller sur une pente du champ réservé à cet effet, car la lavande pressée lors de la coupe à la faucille et laissée en tas, perd immédiatement son pouvoir odoriférant, l’essence n’a plus de parfum. C’est un travail de forçat que de couper la lavande à la serpe: il détruit tout le bien-être du corps et vous oblige à penser à lui depuis le pied toujours en porte à faux sur le talus de binage jusqu’au cou tordu parce qu’il faut regarder le travail de la faucille au ras de la main qui tient la touffe et le mouvement incessant du bras jusqu’à la sacquette qu’on porte en bandoulière et qui s’alourdit (pg 187).

En revanche, l’automne dans cette région est splendide: les nerpruns, les sumacs, les peupliers, les hêtres, tout ça paré de couleurs disposées avec un art infini par des mains sans matière. Les poiriers de Marat étaient des jets d’eau, maintenant des feux d’artifice où le soleil met l’incendie.

À la fin du roman, il vous envahit une émotion intense par tant d’humanité, par l’espoir que tout n’est pas vain dans ce bas monde , que la justice existe et que, parfois, l’Homme est bon.

LAURE DU BOUT DU MONDE, Folio N°4587 (Denoël 2006),  ISBN 978-2-07-034721-6

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