La lionne blanche de Henning Mankell

Henning Mankell, auteur suédois de polars, résident en Afrique (Mozambique) depuis des années, qui a fui son pays natal car ne supportant pas le degré de corruption régnante ( quel paradoxe , car il ira s’installer en Afrique !), marié avec une fille de Ingmar Bergman, chef de file incontesté du boom d’auteurs de polars scandinaves . C’est le troisième polar de Mankell dans ce blog: Le chinois fut commenté en mars 2012 et Les chiens de Riga en novembre 2012.

Voici un super bon polar qui me réconcilie avec Mankell car je n’avais pas particulièrement aimé Le chinois ni Les chiens de Riga. Celui-ci  m’a ravi parce que il est très bien dosé en suspense ( haletant !) et en information politique. Nous sommes loin de la grisaille ambiante et de la pesanteur argumentale  dans Les chiens de Riga. Il y a une relation très forte entre Les chiens de Riga et celui-ci puisque le héros, l’inspecteur Kurt Wallander fera plusieurs allusions à Baiba Liepa, la femme lettone qu’il aura brièvement mais fortement aimé dans Les chiens de Riga; à la fin de ce livre il y a une tentative de la part de Wallander pour renouer avec cette femme qui l’aura si fortement marqué. Ah, les affres de l’amour.

L’intrigue se passe entre la Suède de 1993 et l’Afrique du Sud qui vit les convulsions de la fin de l’appartheid avec la montée en puissance de Nelson Mandela. Mankell va nous raconter  deux dérives, celle de la Suède et celle de l’Afrique du Sud. Un attentat se prépare en Afrique du Sud contre Nelson Mandela, commandité par un Comité boer visant à semer le chaos et déstabiliser le pays.

Côté Suède, la situation n’est pas reluisante. Cette social-démocratie si admirée par certains, possède ses zones d’ombre, de violence, de corruption, d’infiltration de la part des mafias russes. On comprend que ceci reflète directement les inquiétudes de l’auteur, Henning Mankell, qui n’a plus supporté son propre pays et qui est parti se réfugier, où? dans la gueule du lion, puisque il s’agit ici de la lionne blanche. Ici, la lionne blanche porte un symbole très fort, le symbole d’une violence toute contenue mais prête à bondir, comme un fauve à l’affût:[…]la sensation d’une menace diffuse, capable de se muer d’un instant à l’autre en violence incontrôlable…C’était cela la vie quotidienne en Afrique du Sud. Tout le monde attendait que quelque chose se passe. Le fauve était en eux. Les Noirs avec leur impatience devant la lenteur des changements, les Blancs avec leur crainte de perdre leurs privilèges, leur peur de l’avenir. Comme une attente au bord d’un fleuve où une lionne les contemplait… Et avec une concentration constante, elle approchait à pas feutrés…(pg 320).

L’inspecteur Wallander a 44 ans, il est au bout du rouleau dans son métier,  et il vivra une enquête qui va le faire vaciller, dans ce livre, il va basculer dans la violence , il est le reflet de la déconfiture de la société suédoise. Il faut dire que Wallander est seul, malheureux, la présence  de Baiba Liepa lui manque douloureusement, il s’entend mal avec sa fille unique Linda, mal avec son père qui, à 80 ans sonnés, va convoler avec sa femme de ménage. Comme si cela ne suffisait pas, Wallander sera cambriolé au début du roman: on va lui voler tous ses appareils électroniques dont sa chaîne Hi-Fi avec ses CD préférés, lui, le fan d’Opéra. Et quelques chapitres plus tard on va lui souffler l’appartement avec une bombe. Avouez, que n’importe qui aurait perdu la boule avec cette succession de catastrophes.  Tout ceci fera que notre cher Wallander est l’illustration vivante d’un burn-out syndrome, raison pour laquelle il devra avoir recours à un psychiatre durant quelques mois:[…]le médecin, qui voyait en lui un grand inhibé, avait longuement tenté de le faire parler. Mais Wallander n’arrivait pas à nommer les causes de son tourment. Il se plaignait confusément de cauchemars, d’insomnies, de maux de ventre, de panique nocturne où il croyait que son cœur allait cesser de battre, bref, tous les symptômes bien connus d’un stress aggravé, prélude probable à une dépression. Le médecin finit donc par l’arrêter pour dépression grave, et lui prescrivit un traitement combinant une psychothérapie et des antidépresseurs (pg 465). Il est de notoriété publique que Henning Mankell s’inquiète de la violence qui règne en Suède. Il fera ici une transgression inexplicable à son principe de non violence en faisant que Kurt Wallander  tuera un homme de sang froid.

Le côté historique est intéressant parce qu’il nous initie à la problématique de l’appartheid et l’histoire des boers: des huguenots hollandais débarqués en Afrique du Sud vers 1680 et installés vers l’intérieur des terres, vers les plaines infinies du Transvaal et de l’Orange; pour les boers  l’indépendance est une question vitale, engageant la survie de leur langue et de leur culture, seule manière d’empêcher toute fusion avec une population anglaise qui devenait très entreprenante. Ces boers avaient organisé un mouvement de résistance appelé Résistance boer qui joue un rôle important dans le roman afin de contrer la montée en puissance de Mandela et des désirs d’indépendance des noirs. Henning Mankell nous donne une vision par trop angélique de Frederik de Klerk, mais ce choix très manichéen peut se justifier pour une question d’efficacité narrative, ainsi que cela a été signalé dans l’excellent blog  sur les polars,le vent sombre  dont je vous donne l’adresse si jamais vous cherchez de la critique de qualité sur un polar:                 http://leventsombre.cottet.org/cycles/mankell/la-lionne-blanche

Page 287, Henning Mankell évoque un sujet qui le touche directement : l’exil volontaire;  à ce sujet,  un dialogue intéressant a lieu entre Wallander et l’un de ses collègues du commissariat. Wallander commence à douter sur l’exercice de son métier de policier et envisage de lever le pied, peut être de partir à l’étranger. Son collègue lui dit: » si tu pars, surtout ne reviens pas. Crois-moi, ceux qui reviennent ne sont pas bonifiés par leur aventure. Ils nagent en pleine illusion. Ils n’ont pas compris cette vérité ancienne: on ne peut pas se quitter soi même ».

L’intrigue policière dans le roman est excellente, haletante, captivante. je vous laisse la découvrir, car je me dois de vous laisser tout le plaisir des frissons de la découverte d’un si bon polar…

LA LIONNE BLANCHE, Points N°1306 (1996),  ISBN 2-02-078992-2

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