La Déesse des petites victoires de Yannick Grannec

Yannick Grannec est un écrivain français, graphiste et illustratrice ayant fait l’ENSCI et obtenu un diplôme de designer industriel, elle est aussi passionnée de mathématiques et d’histoire des sciences, et ce qui me la rend très sympathique,  elle est lectrice compulsive.  Elle vit aujourd’hui à Saint Paul de Vence où elle se consacre à l’écriture exclusivement.

Ce livre est son premier roman qu’elle a travaillé pendant 4 ans. Le titre vient des petites victoires d’Adèle Gödel pour faire survivre son anorexique et savant de mari. Je suis arrivée à la lecture de ce livre par le  bouche à oreille, car les médias et les professionnels l’avaient ignoré jusqu’à la semaine dernière (18/03/13), sept mois après parution. Yannick Grannec a été enfin reconnue par le  Prix des Libraires 2013 qui est un bon  palmarès, jouissant d’ une bonne réputation (comme  le Prix des Lycéens), primant des livres excellents, hors de toute magouille éditoriale ou publicitaire.

C’est un livre très facile à lire, avec une bonne alternance des chapitres entre le présent et le passé qui n’induit jamais en difficulté pour la lecture, un livre bien écrit et fabuleusement documenté qui raconte la vie intime de Kurt Gödel, appelé Herr Warum lorsqu’il était enfant, mathématicien autrichien de génie affublé de maladie mentale sévère, interné plusieurs fois en milieu psychiatrique: psychose paranoïaque, monomanie, anorexie, angoisse maladive, phobies diverses; nous avons ici l’illustration  que génie peut rimer avec folie.

Et le rôle d’Adèle Gödel, née Adèle Porkert,  est si important, que sans elle le mathématicien aurait vécu  moins longtemps et sombré dans la folie beaucoup plus tôt. Ils n’ont pas toujours baigné  dans le bonheur, en tant que couple, ô que nenni, surtout pour Adèle qui a souffert beaucoup. Page 19 on peut lire: Kurt et moi n’avions rien en commun, du moins si peu. J’avais sept ans de plus, je n’avais pas fait d’études; il préparait son doctorat. Mon père était photographe de quartier, le sien industriel prospère. Il était luthérien, j’étais catholique. Lorsqu’ils se sont connus à Vienne elle était danseuse de cabaret, elle avait déjà beaucoup vécu, mais elle était sagace et futée:  J’étais un spécimen d’étude singulier  il ne savait comment procéder avec moi. J’étais plus difficile d’accès que les étudiantes, car insensible à sa réussite universitaire. Il devait avancer pas à pas, validant chaque étape. Un hasard; une promenade; deux promenades; un thé. De quoi lui parler? La laisser parler. Comme il me l’avoua plus tard, sa technique de chalutage était bien différente. Il donnait rendez-vous à des jeunes femmes dans une salle de l’université où travaillait une autre étudiante qui était, elle, le réel objet de sa convoitise. Jalousie; compétition; billard par la bande: mathématiques appliquées.

Il est question ici de l’exil des Gödel depuis l’Autriche et après l’Anschluss vers les États Unis où Gödel avait été plusieurs fois invité à donner des conférences dès 1931 à Princeton.   Ils se sont installés définitivement à Princeton en 1941 et pris la nationalité américaine en 1947. Ils ont côtoyé au quotidien des figures comme Albert Einstein, Oppenheimer, Pauli, Russell, Dirac, Paul Joseph Cohen et tant d’autres génies dans ce Princeton, véritable creuset des cerveaux les plus admirables. Kurt Gödel est surtout connu pour son théorème d’incomplétude.

La fiction du livre est la suivante: l’Université de Princeton charge une jeune femme ayant de bonnes références (grâce à ses relations), afin de récupérer la succession ( Nachlass) laissée  par le mathématicien Gödel lors de sa mort et détenue jalousement par sa veuve, l’acariâtre Adèle. Et comment la jeune femme, prénommée Anna Roth, devra utiliser une approche de sioux pour toucher Adèle , laquelle est dotée d’un troisième œil pour détecter les faussetés et possède la langue vipérine la plus acérée de Princeton. Elle se meurt dans une Maison de Retraite, seule et clouée sur une chaise roulante, mais avec un cerveau qui fonctionne assez bien et surtout se souvient de tellement de choses. Adèle Gödel raconte sa vie à Anna Roth en chapitres entrecoupés avec le quotidien où Anna raconte sa vie de jeune femme, plutôt morne et pas tellement heureuse. On peut dire que Adèle Gödel a sacrifié sa vie entière à ce mari, tellement ingrat, égoïste, malade et pitoyable comme être humain. Elle, la femme de petite vertu, danseuse de  cabaret qui sut retenir l’attention de cet homme à l’intellect tellement supérieur. Malgré une bataille sans répit, Adèle ne réussira pas à se faire entendre par son mari, elle n’aura pas d’enfants, elle sera si seule à Princeton et sera tellement déçue même par sa propre famille; elle souffrira réellement de l’exil et de la solitude. Mais en même temps elle est si consciente de vivre une aventure extraordinaire , de côtoyer des gens si exceptionnels sur le plan intellectuel. Sur le plan humain, c’est autre chose; ces grands savants peuvent être de petits hommes (il y a très peu de femmes scientifiques dans cet univers) : si dérisoires et pitoyables par bien des côtés : egos sur-dimensionnés, égoïsmes exacerbés, jalousies impitoyables, anti-sémitisme, mensonges, diffamation,  vol d’idées, délations, infidélités, machisme ( le mot alors n’existait pas encore) , et bien d’autres tares bien humaines.

Le livre fourmille d’anecdotes savoureuses et vraies, comme lorsque Adèle se donne un mal de chien pour recevoir à dîner les collègues de son mari et qu’elle a la malencontreuse idée de leur préparer un soufflé au fromage qu’elle va rater comme on rate un soufflé, c’est à dire transformé en galette et que Einstein sortira la boutade suivante: le soufflé a été raté par l' »effet Pauli » car chaque fois que le physicien rentre dans un laboratoire, l’expérience en cours échoue.

Inviter Einstein avec Pauli n’était pas une  idée judicieuse. Ils se chicanaient beaucoup, relativité et physique quantique ne font pas bon ménage. Pauli si laid, mais charmant, si redoutablement intelligent que certains le surnommaient  » le fléau de Dieu ». Einstein si bonhomme, écoutant tout le monde de la même indifférence amusée: les grands de ce monde comme les femmes de ménage de l’université.

Adèle Gödel demande à Anna si elle connaît cette blague juive: « Qu’est-ce qu’un psychiatre? Un psychiatre, c’est un Juif qui aurait voulu être médecin pour faire plaisir à sa mère mais qui s’évanouit à la vue du sang. » (blague qui lui avait été racontée par Herr Einstein) .Ou cette autre blague racontée aussi par Albert Einstein : trois scientifiques ont été irradiés dans leur laboratoire nucléaire. Ils sont condamnés. On leur propose d’accomplir leurs dernières volontés. Le Français demande à dîner avec Marilyn Monroe. L’Anglais souhaite rencontrer la reine. Le Juif…à consulter un autre médecin.

Albert Einstein était très lié à  Kurt Gödel, ils formaient un étrange couple: ils étaient Buster Keaton et Groucho Marx: le lunaire et le solaire; le taiseux et le charismatique. Leurs longues conversations ambulatoires étaient ponctuées tour à tour par le rire éruptif du physicien et par le couinement circonspect de Gödel. Einstein accordait à ce dernier une attention quasi paternelle, admiratif de son travail et heureux de trouver un compagnon peu impressionné par son aura de demi-dieu. Einstein disait que un des plaisirs qu’il avait à Princeton, c’était ces petites promenades digestives avec Gödel avec des discussions scientifiques et philosophiques à bâtons rompus; ce serait au cours d’une de ces promenades que Albert Einstein lui aurait dit que les États Unis sont un pays passé de la barbarie à la décadence sans jamais avoir connu la civilisation

Albert Einstein et Kurt Gödel en promenade « digestive »

Curieusement j’ai retrouvé le même  sujet dans un autre livre; il s’agit de  A la recherche de  Klingsor du brillant écrivain mexicain Jorge Volpi ( Plon 1999). Livre qui fait partie d’une trilogie et qui a demandé pas moins de sept années de recherche à Volpi qui a un faible pour la physique et la science en général . J’ai écrit un post sur ce livre dans le blog, en espagnol, en février 2012 sous le titre En busca de KlingsorA la recherche de Klingsor se passe aussi à Princeton , à la fin de la deuxième guerre mondiale et nous croisons les mêmes personnages, mais avec une approche  différente.

 Dans le livre de Madame Grannec, Princeton est abordé par la petite lorgnette de la vie intime des Gödel, ce qui rend le campus chaleureux et très humain. Dans le livre de Volpi l’approche est par la grande lorgnette, froide, scientifique, avec peu de détails chaleureux,  mais des tonnes d’information dans un langage accessible au profane et une fiction de thriller, ce qui rend le livre passionnant malgré le sérieux du sujet.

Voici quelques passages où il est question de Kurt Gödel: page 68 on lit, l’Institut des Hautes Études était un endroit humide, lugubre: on n’y voyait ni laboratoires ni étudiants bruyants et insolents. Les instruments de travail y étaient réduits aux tableaux noirs, aux craies et aux feuilles de papier…Pour quelqu’un qui désirait y réaliser des « expériences de pensée », c’était sans doute l’endroit idéal. Entre les murs gris de Fuld Hall s’agglutinaient les esprits les plus puissants de l’époque: les professeurs Veblen, Gödel, Alexander, von Neumann, des célébrités venaient y donner des conférences, et il y avait encore, bien entendu, le saint patron des physiciens, Einstein.

Le professeur Gödel était un petit homme taciturne, fin comme une perche, et dont l’allure faisait davantage penser à une sarigue( petit marsupial américain, ndlR) ou à un rat musqué qu’à un génie de la logique. Il y avait deux ans qu’il était entré à  Fuld Hall , huit ans après avoir ébranlé par un seul article, l’ensemble des mathématiques modernes ( pg 80).

En 1931 Gödel démontrait qu’il pouvait exister une proposition qui fût à la fois vraie et indémontable-c’est à dire indécidable- non seulement parmi celles des  Principia Matematica, mais aussi, et nécessairement  dans tout système axiomatique suffisamment fort pour développer l’arithmétique. Contrairement aux  prévisions de tous les spécialistes, les mathématiques étaient, indubitablement, incomplètes. Avec ce résultat, Gödel avait terrassé l’idée romantique que les mathématiques pouvaient donner une image complète de l’univers, libérée des contraintes de la philosophie. Le plus surprenant était la simplicité avec laquelle Gödel avait atteint son objectif. En reformulant l’ancien paradoxe d’Épimenide-substrat de tous les paradoxes mathématiques, en fait, il avait conçu un théorème qui prouvait ses hypothèses (pgs 83-84).

Gödel s’exprimait avec un léger accent, de rares gestes, et ses exemples n’étaient que de maladroites ébauches de métaphores brillantes. Ses explications étaient lestées de réflexions sombres, aussi ternes et pesantes que la personnalité du conférencier.( Dans ce livre assez misogyne, le peu que l’on peut lire sur cette pauvre Adèle Gödel est assez négatif et tourne autour de ragots sur ses origines obscures de danseuse ndlR).

 Pour finir en beauté je vous cite une phrase de von Neumann que l’on trouve au début du chapitre 18 du livre de Madame Grannec : « Si les gens ne croient pas que les mathématiques sont simples, c’est uniquement parce qu’ils ne réalisent pas à quel point la vie est compliquée »

La Déesse des…., Éditions Anne Carrière 2012,  ISBN 978-2-8433-7666-5

Une réflexion sur “La Déesse des petites victoires de Yannick Grannec

  1. Bonjour, à la manière de l’auteur, ta critique est très détaillée, bien documentée. J’apprécie d’y retrouver des anecdotes, des passages en plus de ton analyse. Très intéressant.

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