Le sang des Atrides de Pierre Magnan

Troisième livre de Pierre Magnan dans ce blog; celui-ci est un cadeau de mon amie Françoise P. et c’est un pur régal. C’est une nouvelle enquête de l’ineffable  commissaire Laviolette. D’autres livres de Pierre Magnan ont été commentés ici:  Les charbonniers de la mort en septembre 2012 et Le tombeau d’Hélios en novembre 2012. Cet écrivain décédé  en mai 2012 a vécu toute sa vie autour de Manosque et nous lègue une oeuvre importante qui mérite une lecture car elle est très bien écrite, riche en personnages mémorables de cette Provence française, et les livres décrivent admirablement des paysages des Basses Alpes, beaux, indomptables et sauvages. Je remarque au passage  le don de Pierre Magnan pour choisir ses titres, originaux et érudits. Ici le titre Le sang des Atrides est très bien choisi, car il fait allusion à l’Antiquité où la famille des Atrides était célèbre par son destin tragique; les membres de cette famille les plus célèbres, parmi d’autres, sont Electre, Agamemnon et Oreste, dont le nom jouera un rôle dans cette histoire.

Le sang des Atrides a reçu le Prix du Quai des Orfèvres 1978 et a été deux fois adapté à l’écran: en 1981 par Sam Itzkovitch et en 2010 par Bruno Gantillon qui a réalisé un téléfilm avec Victor Lanoux dans le rôle de Laviolette.

Ici, le roman se passe à Digne dans les Basses Alpes à une époque qui n’est pas précisée de façon claire, mais que l’on devine relativement récente. L’ineffable et bon vivant commissaire Laviolette doit élucider des meurtres commis dans cette ville, touchant de beaux hommes s’adonnant curieusement au cyclisme amateur et aussi une douairière nonagénaire. Il sera secondé par le volage, quoique célibataire juge Chabrand. Tout ceci prétexte pour nous raconter cette bonne et séculaire ville de Digne, ville secrète, souriante, mais réservée  baignée par la rivière Bléone et ses habitants, les Dignois qui adorent leur ville, ses automnes, ses hivers mortels pour ceux qui manquent de fond. Les Dignois qui rient sous cape lorsque, séduit par le climat de l’été, quelque étranger encombrant émet la prétention de s’installer dans leur ville définitivement. Le premier hiver le balaye en trois semaines. Ou alors, il est de bonne qualité et on lui fait place autour des tables à jouer. Tout ici a une qualité d’âme supérieure. On y vit de brefs regards et à mots couverts, mais autant qu’ailleurs les mêmes jeux de société y passionnent les êtres.( pg 25)

Quatre meurtres seront commis à quelques mois d’intervalle. Tous perpétrés de la même façon, c’est à dire avec un galet lissé, poli et acéré comme un poignard ramassé  au fond de la Bléone et lancé avec maestria par une fronde, arme défensive si typiquement bretonne. Mais quel lien? C’est le travail difficile de Laviolette et du juge Chabrand, celui de trouver l’assassin. La tâche s’avère si ardue que Laviolette risque sa mise à la retraite forcée et anticipée.. .

Loin de moi l’idée de dévoiler le mystère car cela enlève de l’intérêt pour des éventuels lecteurs, ce qui est  dommage.

Voici quelques passages choisis:

[…] c’était une nuit de dimanche à lundi. Entre le bruit de la Bléone sur ses galets et celui du torrent des Eaux Chaudes, aux schistes jaune d’or, Digne dormait dans le calme. Au delà des boulevards éclairés, au fin fond du cirque de nuit, sur les collines noires, vers les séminaires, quartier résidentiel, une lueur furtive pointillait le chemin de quelqu’un. Mais, entre ce quelqu’un et les deux torrents qui soulignaient le silence en rabotant leur lit, il n’y avait âme qui vive: il y avait âme qui meurt.

[…] « Tant de force perdue! pensa Laviolette. Un homme de vingt-cinq ans! Un objet contondant et adieu pays! Il avait raison Henri III: un homme grand, en cadavre, ça fait beaucoup plus long que debout! ».

[…] Le juge Chabrand, qui était creux des flancs comme une outre vide et dont les côtes saillissaient comme celles d’un chien errant, proférait volontiers ses sarcasmes contre la ceinture abdominale de ceux qui n’ont pas cette chance

[…] Le jour funèbre de novembre coulait sur les toits de Digne et sur les anciens greniers aux portes béantes, aux récoltes disparues, que perpétuaient quatre brins de paille, depuis longtemps accrochés aux poulies des fenières et tremblant au vent. Tout parlait d’extases mortes. Pour la première fois, l’âme bien trempée du juge se serrait d’angoisse. Il apercevait une victime vivante, au-delà des victimes assassinées. Une victime inconnue, sans visage, mais vers qui le portait toute sa tendresse…

En parlant de la douairière Adelaïde de  Champclos, un personnage local haut en couleur, Pierre Magnan écrit: « la douairière de Champclos  marchait, a pas comptés, sur ses quatre vingt-neuf ans. Elle avait encore bon pied bon oeil. On lui reconnaissait, avec admiration, une mémoire peu commune. Elle confondait un peu les générations, mais ce sont les légers inconvénients de vivre  trop longtemps. Mais n’importe! cela ne l’empêchait pas de découper alertement les coupons de ses titres, d’aller voter ( à gauche) de voir et de commenter le dernier Jean- Luc Godard. C’était à un niveau beaucoup plus profond que son ordinateur était bloqué. Aussi personne ne pouvait s’apercevoir, sous le camouflage des actes correctement programmés par son cortex, que tout le centre d’information de son cerveau était complètement entartré par la sclérose; les relais y étaient en court-circuit; il y avait des varices sur le bulbe rachidien…

Lorsque la douairière Adélaïde de Champclos retrouve une copine Dignoise comme elle, elles s’attablent sur une terrasse bondée de monde pour siroter un thé au citron et dévisager le tout-Digne, c’est très drôle: les deux vieilles dames, sitôt installées, entreprirent de « déshabiller » les passants, dont elles connaissaient un grand nombre. Elles commentaient à haute voix l’infortune des uns et des autres, se les désignant du doigt, au passage. A cause des hauts-parleurs, nul ne les entendait et elles ne s’entendaient pas elles-mêmes, mais c’était bien agréable de tenir ainsi à jour la Carte du Tendre du pays.La douairière se laissa faire violence par la serveuse. Elle ne but qu’un thé au citron, mais elle fit disparaître un gros chou, une meringue et une jalousie. Son dentier claquait d’allégresse.( pg 152)

Le divisionnaire Moracchini qui vient saisir le dossier à Laviolette pour incompétence est décrit ainsi : il n’avait pas l’air d’un homme heureux: l’oeil sévère, le gros sourcil levé très haut, la moustache emmerdée comme celle d’un adjudant de carrière au sortir d’une algarade du colonel. Bref. Tout à fait l’allure  de l’homme qui ne prévoit pas d’éclaircie à l’horizon.

A mon goût, le meilleur Pierre Magnan des trois livres lus et qui me laisse une franche envie de les lire tous.

 Digne-les-Bains photo digne0009b.jpg (46 k)DIGNES LES BAINS  Alpes de Haute Provence ( Ex Basses Alpes)

LE SANG DES ATRIDES, Folio Policier N° 109,(Arthème Fayard 1977 ) ISBN 978-2-07-041027-9

3 réflexions sur “Le sang des Atrides de Pierre Magnan

  1. Mi querida LOLY ,

    En lo que concierne « LE SANG DES ATRIDES » Tu connais mon manque d’intérêt pur les policiers mais ici QUELLE PROSE !!!! :
    « Le juge creux des flancs comme une gourde vide », « il y avait des varices sur le bulbe rachidien »,  » son dentier claquait d’allégrésse »,  » la moustache emmerdée  » et j’en passe … il y a longtemps que je n’ai pas lu UN VRAI ECRIVAIN …….QUEL PLAISIR de lire tant de poésie !!! la beauté PURE .

    Amitiés

    merci

  2. J’ai toujours plaisir à découvrir une appréciation sensible – telle la vôtre – des ouvrages de Pierre Magnan. Je ne peux que vous encourager à continuer dans votre exploration de cet auteur.
    Ce que je constate généralement, c’est que la majorité des lecteurs de Magnan a tendance à rester cantonnée à ses romans « policiers », aux enquêtes du commissaire Laviolette (…et j’ai peur que les adaptations télévisuelles ne changent rien à l’affaire, voire, au contraire, l’amplifient). Il y a bien d’autres aspects de son oeuvre qui demeurent méconnus et c’est dommage.
    Puisque vous citez Giono je vous conseille la lecture de son recueil de souvenirs sur l’écrivain : « Pour saluer Giono »
    Je ne saurais trop vous conseiller également la trilogie de ses Mémoires, dans l’ordre : « L’amant du poivre d’âne » – « Apprenti » – « Un monstre sacré » (ce n’est pas lui qu’il qualifie ainsi, mais la personne auprès de laquelle il vécut un temps…)
    Si vous préférez retrouver l’atmosphère de ses romans, jettez-vous sur :
    – « Laure du bout du monde » (une merveille !)
    – « La naine »
    – « Un grison d’Arcadie »
    … pour ne citer que ces trois-là.
    Il a aussi signé un conte, « L’enfant qui tuait le temps » (Folio), et un recueil de trois nouvelles : « Les secrets de Laviolette »
    Bien sûr, ne passez pas à côté de « La Maison assassinée » et « Le Mystère de Séraphin Monge », sa prolongation ; sans oublier « La Folie Forcalquier », et parmi les derniers « Chroniques d’un château hanté ».

    Voilà, vous avez de quoi alimenter votre découverte de Pierre Magnan… !

    • Merci de cette revue exhaustive de l’oeuvre de ce grand écrivain méridional qui mériterait d’être mieux connu et diffusé. Je tiendrai compte de vos conseils de lecture dès que je le pourrai…ô temps tu me manques pour tout lire !

      pasiondelalectura

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