Mendiants et orgueilleux de Albert Cossery

Albert Cossery est né au Caire en 1913 au sein d’une famille bourgeoise et il est décédé à 94 ans à Paris en 2008 où il a vécu depuis l’âge de 32 ans (  1945 )  à l’Hôtel La Louisiane à Saint Germain-des-Prés. C’est un auteur francophone d’origine égyptienne et presque tous ses romans se déroulent en Egypte; sa première publication date de 1940 avec Les hommes oubliés de Dieu; il a  écrit sur des personnages hauts en couleur, maniant volontiers l’ironie des situations sans jamais tomber dans le cynisme ce qui confère à son style une grâce dynamique et humoristique. Il a publié un livre tous les dix ans. On lui a décerné le Grand Prix de la Francophonie en 1990 pour l’ensemble de son oeuvre.

Deux de ses livres ont été adaptés en BD sous le pinceau de Golo: Les couleurs de l’infamie et  Mendiants et orgueilleux, aussi ce dernier a été adapté deux fois  au cinéma : par Jacques Poitrenaud en 1971 et par la réalisatrice Asmaa El Bakry en Egypte en 1991.

Chacun de ses livres est un joyau célébrant en français le mode de vie oriental avec beaucoup d’humour et une certaine sagesse philosophique. Cossery dit que les gens, même sans ressource peuvent garder leur dignité, seul luxe du pauvre et être bien plus heureux  que des gens riches. Il dit aussi que il n’y a pas des phrases pour rien dans ses livres. Il avait une vision épicurienne de l’existence et il ne s’intéressait que  aux gens qui avaient une conception originale de la vie tout simplement.

En résumé, le livre Mendiants et Orgueilleux parle de Gohar, homme cultivé et sage qui a choisi sa voie: être mendiant en distribuant sa sagesse. Il ne rêve que de partir en Syrie pour y cultiver et consommer du hachisch. Il en vient à tuer une prostituée dans la maison close dans laquelle il travaille occasionnellement comme scribe pour les pensionnaires. Il tue une jeune prostituée pour les faux bijoux qu’elle porte et qui pourraient lui payer son voyage et son hachisch. Mais il ne culpabilise pas, au contraire car son crime n’est rien devant la tyrannie de son gouvernement. L’officier de police qui suit l’affaire, Nour El Dine, un orgueilleux et puissant, finit dans son enquête par parvenir jusqu’à lui, mais il ne peut l’arrêter malgré les aveux de Gohar. Au contraire, l’officier finit par comprendre que Gohar a raison.

Ici l’intrigue policière se double d’une lancinante interrogation sur le sens de la vie, dans l’égarement d’une société qui cahote entre ses vices, perversions, misères variées et complémentaires. Comme souvent chez Cossery le bordel tient une place centrale dans un univers d’hommes plus ou moins désorientés et désœuvrés.

Quelques citations de Cossery:

[…] vivre en mendiant, c’était suivre la voix de la sagesse. Une vie à l’état primitif, sans contrainte.

[…] pour craindre la police, il faut avoir quelque chose à perdre. Et ici personne ne possédait rien.

[…] écrire pour qu’un jour un lecteur, en refermant l’un de ses livres, décide de ne plus jamais retourner au travail et rejoigne le royaume des amoureux du sommeil, des gueux philosophiques et magnifiques.

[…] être illettré, quelle chance de survie dans un monde voué au massacre.

[…] certes, la misère marquait leurs vêtements composés de hardes innommables,  inscrivait son empreinte indélébile sur les corps hâves et décharnés, elle n’ arrivait pas cependant à effacer de leurs visages la criante allégresse d’être encore vivants.

[…] l’incroyable, c’était cet orgueil qu’il découvrait partout autour de lui, et parmi les êtres les plus déshérités,  les moins faits pour en avoir. Le souvenir de ce mendiant famélique, au visage tuméfié et sanglant continuait de l’obséder. Drôle de type. Il ne voulait pas reconnaître qu’il avait été battu. Où donc allait se nicher l’orgueil? Nour El Dine se trouvait en face d’une énigme qu’il n’arrivait pas à percer, une énigme qui échappait à toute enquête policière. Qu’est-ce qui le retenait à faire ce métier de dupe? Est-ce qu’il  y croyait encore? Passer sa vie à voir défiler devant soi cette maudite engeance, subir l’effarant orgueil de ces va-nu-pieds, quel piètre enchantement! Et cela pendant que lui même avait abdiqué toute fierté.

Dans ce roman assez jouissif qui nous fait plonger dans le monde des mendiants professionnels et fiers de l’être,  cet infra monde où les mendiants parlent comme des seigneurs et se font moult salamalecs, je ferai deux remarques: la première concerne la totale absence de moralité des personnages,  la totale absence d’une quelconque éthique. Ici on tue pour rien, pour des bijoux en toc et sans   aucun regret. Ici on tue pour se procurer de la drogue et atteindre une certaine félicité artificielle, comme la chose la plus naturelle du monde. La deuxième remarque concerne le rôle de la femme dans ce livre: il n’y a aucune figure féminine qui soit positive ou considérée comme respectable. Á propos de la femme,  Albert Cossery écrit page 136,  » la frénésie accapareuse des femmes n’avait pas de bornes. Gohar était reconnaissant aux femmes, à cause de l’énorme somme de bêtise qu’elles apportaient dans les relations humaines. Elles étaient capables de faire une scène de jalousie à un âne, rien que pour se rendre intéressantes » . Ou page 91 quand on parle de El Kordi ( un fonctionnaire) » El Kordi est sous l’influence de toute une littérature européenne qui prétend faire de la femme le centre d’un mystère. El Kordi s’ingénie à croire que la femme est un être pensant; son besoin de justice le pousse à la défendre en tant qu’individu social. Mais au fond, il n’y croit pas. tout ce qu’il demande à la femme c’est de coucher avec lui.

Décidément , nous sommes dans une autre planète.

MENDIANTS ET…,Editions Joëlle Losfeld 1993, ( Julliard 1955)  ISBN978-2-84412-031-1

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