L’Ogre de Jacques Chessex

Jacques Chessex est né en 1934 à Payerne, pays de Vaud ( capitale helvétique de la charcuterie) au sein d’une famille protestante.  Il est décédé brutalement en 2009 lors d’une confrontation verbale au sujet de sa prise de position sur l’affaire Polanski dont il fut un fervent défenseur. Il résidait à Ropraz où il avait fait bâtir une maison avec le montant de son prix Goncourt.  C’est un écrivain en langue romande, essayiste, poète, peintre et enseignant. Il se situait dans la filiation directe de Ramuz qui est originaire aussi du canton de Vaud ; il nous a laissé plus de 50 ouvrages : romans, récits et poèmes. Il est le seul écrivain suisse a avoir reçu le Goncourt pour L’Ogre en 1973 et aussi le Goncourt de  Poésie en 2004, ainsi que d’autres prix.

C’était un écrivain flaubertien, obsédé par le Monumentum littéraire (Maupassant, Huysmans, Alphonse Allais). Son père, Pierre Chessex, historien, spécialiste des étymologies et notable de Lausanne, s’est suicidé en 1956, ce qui hantera une partie de son œuvre. Dans cette œuvre on retrouve ses obsessions récurrentes : Dieu, les femmes, la mort, la folie, la Suisse, les paysages, les livres. Il mêle des sujets surprenants comme l’érotisme et la transcendance. Il laisse une œuvre haute et drue, excitée par la faute et l’érotisme, sous la tutelle de la mémoire et de la Bible: Saint et pécheur, maître de l’introspection. Comme l’a dit dans un essai Anne-Marie Jaton, » Chessex ou la lumière de l’obscur ».

Je vous cite de lui un texte admirable qui le portraiture assez bien:…J’aime le simple aéré et qui aère, le simple puits des profondeurs, le simple sous lequel bougent toutes les complexités, le secret le plus opaque, tous les possibles, la fureur, le vertigineux scandale de l’existence et du rien ( in: Le simple préserve l’énigme).

Ce livre, L’Ogre, est magnifique, dévastateur, écrit dans un langage somptueux et tellement imprégné de la Suisse.[ Récit  autobiographique, du moins en partie, avec ce père, Pierre Chessex qui se suicide alors que Jacques, le cadet,  n’a que 22 ans ].  L’ogre dans le livre est le père, médecin généraliste, autoritaire et castrateur qui terrorise ses enfants, père au caractère solaire : ardent, flamboyant, rutilant, immense, divin et inébranlable. Il souligne la puissance, la souveraineté et l’autorité paternelles. Le père  va mourir , mais le fils cadet, Jean ,  va sentir encore plus son omniprésence, va se faire dévorer par le souvenir de ce père qui  l’empêchera de se réaliser en tant qu’individu, en tant qu’homme car cette image paternelle va jusqu’à l’émasculer. Jean n’existe pas. Le père l’a rendu impuissant au propre comme au figuré: en le terrifiant, en le dévorant, en se l’appropriant comme un objet qu’il triturait, qu’il saignait à sa guise, le docteur avait voulu le stériliser pour garder sa puissance de père, de chef autoritaire et dur qu’il devait rester à tout prix. Ses frères avaient fui. Ses sœurs avaient fui. Il était demeuré au pouvoir du Maître, lui, Jean Calmet, et il avait été assassiné. Il passe à côté de sa vie , ne ressentant rien, sinon de l’insatisfaction permanente. Tout ceci va aboutir à un dénouement terrible avec une scène finale dantesque. Et dans ce livre le rôle de la mère est  si effacé, si insignifiant face à ce mari autoritaire; elle est dotée  d’un orgueil d’esclave martyrisée vantant la rigueur de son maître. Le fils se demande comment sa mère a pu supporter cette tutelle près de cinquante ans, il lui en veut de sa soumission. Sa vie à lui aurait pu être différente si elle s’était révoltée. Mais elle avait vécu cinquante ans recroquevillée sous le poids des cris, des commandements, des caprices furieux, des gourmandises voraces et des manies autoritaires du docteur.

La Suisse apparaît magnifiée dans ce récit:...le soleil dissipait la brume, les alpes de Fribourg apparurent éblouissantes dans le ciel bleu. Les yeux fermés un instant, Jean Calmet écouta couler la Broye. C’était un bruit doux et soyeux: une perpétuelle déchirure, comme si l’eau se cassait, se coupait, se défaisait indéfiniment; en même temps le courant caressait la rive gazonneuse et le doux bouillonnement s’arrachait à regret aux gorges, aux creux, aux cicatrices de la berge. Jean Calmet se savait frère de cette eau: elle coulait en lui, elle le traversait, elle l’emportait à travers la plaine vers les collines boisées, les herbages, les villes allemandes, le Rhin

En même temps Jean Calmet fait allusion à la difficulté de se faire accepter dans ce micro univers qui est la Suisse:...il ne fait pas bon d’être indépendant sous nos climats. Pas bon rester farouche et intraitable dans la ville

Ce livre m’en rappelle un autre livre autobiographique, Vipère au poing d’Hervé Bazin avec la  mère Folcoche,  nom donné par ses enfants ( contraction de folle et de cochonne) , où le narrateur avait des rapports de cruauté avec cette mère-marâtre; avec un récit  en huis clos entre une mère indigne, des enfants martyrisés et le père démissionnaire. Roman référence sur l’enfance difficile.

Et grand merci à ma chère Catherine S. de me l’avoir offert (L’Ogre).

L’OGRE, Les Cahiers Rouges, Grasset 1973,  ISBN   978-2-246-11143-6

2 réflexions sur “L’Ogre de Jacques Chessex

  1. Après la mort de sa mère , Jacques Chessex a publié en 2008 « Pardon Mère »,
    L’écrivain se reprochait de ne pas avoir suffisamment aimé sa mère et surtout de ne pas avoir pu le lui dire, lui qui se considérait comme « un homme de mots ».
    Ecrit plus de 30 ans après « L’Ogre » , « Pardon Mère » traduit le cheminement de l’écrivain tourmenté et révolté vers la sérénité et la bienveillance.
    C.S

  2. Oui j’ai lu l’Ogre. Et cette lecture ne m’a pas plu: c’est passé un moment de sa vie à supporter la dégénération mentale du personnage unique et principal du livre, l’enfermement psychologique d’un mental qui ne se contrôle pas. Bien que je pense qu’il y a dans cette histoire un certain nombre d’erreurs psychologiques comme l’absence de la perception de l’inutilité de sa vie dans l’approche mentale du suicide, comme la justification du suicide par la déception amoureuse qui mentalement se conjugue mal avec la perception infantile de l’autorité paternelle. Il y a certainement du vécu dans toutes les images amoncelées à chaque paragraphe, mais pas dans le suicide. Et puis, il y a tellement d’images que personnellement je ne saisis pas.

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